Danylo Kravets, prisonnier de guerre: "Les animaux se comportent mieux que les Russes"
Après avoir été capturé près de Vuhledar, Danylo Kravets, 23 ans, a passé six mois en captivité dans des geôles russes. Affamé et violenté, le soldat ukrainien raconte ce qu'il a enduré.
- Publié le 11-10-2024 à 09h59

Victoria Tsymbalyuk ne veut pas donner de chiffres précis. Selon l'employée du département ukrainien en charge des prisonniers de guerre, plus de 6000 soldats ukrainiens seraient actuellement détenus en Russie ou dans les territoires occupés. Mais ces données "sont sujettes à caution" insiste-t-elle, car aucune information ne circule sur le nombre de personnes disparues sur le champ de bataille dont le décès n'a pas encore pu être confirmé. Près de 3500 prisonniers ukrainiens auraient par ailleurs été échangés contre des soldats russes depuis février 2022, et au moins 177 d'entre eux seraient décédés durant leur détention, selon le ministère ukrainien de la Défense.
La Mission de surveillance des droits de l'homme en Ukraine (HRMMU) des Nations unies a rencontré plusieurs centaines de ces prisonniers libérés. "Chaque prisonnier interrogé a rendu compte de cas de torture, de coups brutaux, de positions de stress prolongées, de décharges électriques sur les parties génitales et d'attaques de chiens" peut-on lire dans le rapport publié le 1er octobre, qui fait état d'un "usage généralisé" de la torture et de la faim.
Danylo Kravets, 23 ans, fait partie des soldats qui ont enduré ces mauvais traitements. Sergent dans les forces armées ukrainiennes, il a été libéré en avril 2023 à la faveur d'un échange de prisonniers. La Libre l'a rencontré, voici son récit.
"Mon ami est mort ce jour-là"
"Avant la guerre, j'étudiais les Sciences politiques à Lviv (ouest)" explique-t-il d'une voix posée. Quand les Russes sont entrés dans le pays, j'ai décidé de protéger ma patrie. J'ai commencé à Kiev en tant que volontaire, avant de rejoindre la 72e brigade et de combattre à Bakhmout, Donetsk et New York. Malheureusement, les Russes m'ont capturé près de Vuhledar, fin 2022".
"Le jour de ma capture, j'étais avec mon frère d'armes, poursuit Danylo Kravets. Lorsque nous avons compris que nous étions totalement encerclés, nous avons quitté notre position. Mais en marchant à travers champs, nous sommes tombés sur un groupe de soldats russes. Les échanges de tirs ont commencé et mon partenaire a fini par être touché au bras. La seule décision qui semblait juste, à ce moment-là, était de déposer les armes pour nous rendre. J'avais étudié le droit international, je savais que nous étions protégés par la Convention de Genève si nous étions faits prisonnier. Alors j'ai crié aux Russes : 'Les gars, on se rend. Laissez-moi aider mon partenaire et faites ce que vous voulez avec nous'. Pas de réponse, si ce n'est les tirs russes qui ont continué."
"Mon ami est mort ce jour-là, explique calmement le jeune soldat. Son corps est toujours allongé dans le champ. Quand j'ai pris conscience qu'il était mort, j'ai décidé de sauver ma vie et de prendre la fuite, mais je n'avais aucune idée de la direction à prendre pour retrouver des positions amies. Après un certain temps, j'ai entendu une discussion au loin, une unité ukrainienne qui semblait se rendre, puis des tirs de mitraillettes… et le silence. J'ai appris par la suite que les corps des quinze soldats tués ce jour-là étaient toujours dans ces champs eux aussi. Mes collègues au pilotage des drones m'ont montré les images".
"Une balle dans la jambe ou un doigt en moins ?"
Quatre jours de marche plus tard, Danylo Kravets tombe nez à nez avec une unité russe qui l'appréhende et le place en captivité. "L'un des soldats m'a dit 'tu es chanceux, les autres jours, nous avions reçu l'ordre de ne pas faire de prisonniers'. Ils m'ont emmené dans une tranchée où un soldat russe m'a fait une offre : 'Tu peux choisir : soit je te tire une balle dans la jambe, soit je te coupe un doigt'. J'ai choisi le doigt, mais un officier est sorti d'un bunker et lui a dit d'arrêter, avant de mentionner la Convention de Genève. C'est la première et la dernière fois que j'ai entendu un Russe faire référence au droit international."
"J'ai été transféré dans un centre de captivité de Donetsk, enchaîne-t-il, et pendant les 175 jours qui ont suivi, c'était torture, coups et famine. Le centre de détention était ignoble, j'y ai perdu seize kilos par manque d'alimentation. Vous savez ce que signifie "mourir de faim" ? Je vais vous le dire… C'est conserver la seule tranche de pain et la seule bouteille d'eau qu'on vous donne pendant plusieurs jours, parce que vous ne savez pas quand vous aurez la suivante. Et ça a continué comme ça jusqu'à la fin."
"Si tu fais ça, on jette ton corps dans les environs"
Le prisonnier passe un mois dans une prison de Donetsk, quatre autres dans un camp de Horlivka. "Les animaux se comportent mieux que les Russes, lâche-t-il froidement. J'essayais toujours de parler à nos gardes, de leur demander pourquoi, mais ils s'en foutent. Ils pensent tous de la même façon. Toute la journée, ils ne parlent que de la guerre, répètent à quel point les Ukrainiens, les Européens et les Américains sont mauvais. Même les chansons qu'ils passent en boucle ne parlent que de ça, leur propagande est incroyablement efficace. À un moment, j'ai été contraint de travailler en cuisine. Mes geôliers m'ont regardé et m'ont dit : 'Il y a beaucoup de couteaux et d'objets que tu pourrais utiliser contre nous, ici. N'y pense même pas. Si tu fais quoi que ce soit, on te tuera et on jettera ton corps dans les environs. Tu ne seras pas répertorié comme mort mais comme disparu, et personne ne saura jamais rien de ce qui t'est arrivé ni où te retrouver'".
"J'ai vu tous ces soldats et tous ces civils devenirs de plus en plus faibles jour après jour, ajoute Danylo Kravets. J'ai même dû transporter le corps d'un de mes partenaires. Il est mort d'une petite blessure à la jambe faute d'avoir reçu des soins."
"C'est un système, ils sont formés à la torture"
En avril 2023, le soldat Kravets est libéré à la faveur d'un échange de prisonniers après 175 jours de détention. "C'est très peu, reconnaît-il, presque honteux, la plupart des gars libérés en même temps que moi sont restés enfermés deux ans et demi. Je suis revenu avec une liste de vingt personnes dont j'ai pu retenir le nom, que j'ai communiquée au bureau du procureur général, à l'Onu et l'armée. Sur la centaine de gardes que j'ai croisés, il y en a peut-être deux qui nous ont traités correctement. Pour moi, c'est un système, ils sont formés à la torture. Ils utilisent la violence pour nous affaiblir psychologiquement et tuer toute envie de résister".
Après avoir suivi un long processus de réhabilitation, Danylo Kravets travaille toujours pour l'armée, dans l'accueil des prisonniers ukrainiens qui viennent tout juste d'être libérés.
