À l'est de la Biélorussie, le rapprochement avec Moscou ne fait pas rêver: "Je préfère encore avoir Monsieur Moustache au pouvoir que d'être russe"
Alexandre Loukachenko signera avec Vladimir Poutine des documents d'approfondissement des relations entre les deux pays. Or, même dans les régions orientales du pays, la population regarde vers l'Europe plus que vers la Russie.
- Publié le 03-09-2021 à 14h44

"Est-ce la Biélorussie qui va intégrer la Russie, ou est-ce la Russie qui va intégrer la Biélorussie ? Nous ne savons pas", déclarait avec mauvaise foi Alexandre Loukachenko le 9 août, lors d'une interminable conférence de presse, un monologue éreintant de plus de huit heures. Un mois plus tard exactement, les choses devraient s'éclaircir, même pour le président biélorusse : c'est à Moscou qu'il doit signer, avec Vladimir Poutine, les trente-et-une feuilles de route de l'approfondissement des relations entre les deux pays - sans que leur contenu n'ait jamais été rendu public.
L'intégration à la Russie est une épée de Damoclès suspendue au-dessus de la Biélorussie depuis 1999, et un sujet de discussions tendues entre Alexandre Loukachenko et Vladimir Poutine. Au lendemain de l'élection présidentielle contestée d'août 2020, le président russe avait rappelé à son homologue biélorusse, réticent mais fragilisé, que l'heure d'une discussion sérieuse sur le transfert des pouvoirs était venue.
Mais la question du rapprochement avec la Russie inquiète la population biélorusse, qui n'y est pas favorable. Même dans les régions frontalières, qui sont les oblasts de Vitebsk, Moguilev et Gomel, la population regarde plutôt vers l'Europe que vers la Russie, dont elle est momentanément séparée à cause des restrictions sanitaires liées au coronavirus - habituellement, le passage de la frontière est entièrement libre. Sans que cela ne gêne personne. Les petits avantages frontaliers, autrement dit les courses moins chères, ce sont plutôt les Russes qui en profitent.

La "karta polaka", un sésame
À Vitebsk, la ville de naissance de Marc Chagall, où se trouve la maison de son enfance mais aucune de ses peintures, la Russie toute proche ne fait pas vraiment rêver Tania et Sacha. Les deux adolescentes flânent dans le centre, "puisqu'il n'y a rien d'autre à faire ici". À 14 ans, Tania voit "la ville se vider, personne ne veut rester, c'est une des régions les plus pauvres du pays". Une seule ville l'intéresse en Russie, c'est Saint-Pétersbourg, parce que son grand frère y est étudiant. Quant à Sacha, 13 ans, elle sait déjà que sa vie se construira en Pologne : sa famille essaie d'obtenir la karta polaka, un document délivré par Varsovie aux descendants de citoyens polonais pour faciliter leur immigration. "Je ressens l'influence russe, explique Sacha. J'accepte qu'on ait la même langue, parce qu'on est tout près, mais je ne veux pas de cette situation, je ne veux pas subir cette influence. À la maison, mon père aime parler biélorusse."
À Moguilev, Nadia, 22 ans, étudie à l'université biélorusse-russe, "la seule du pays dont les diplômes sont reconnus en Russie". Mais ce n'est pas l'argument qui l'a convaincue : "L'inscription se fait beaucoup plus tard que dans les universités biélorusses", dont Nadia avait raté la date limite. "Ma mère trouve que je devrais travailler en Russie, mais je ne veux pas. Je veux vivre en Biélorussie, et bien vivre, c'est pour ça que j'étudie pour devenir programmeuse." Elle sait qu'elle peut compter sur des parents éloignés si elle devait s'installer de l'autre côté de la frontière. Elle pourrait à la rigueur vivre à Saint-Pétersbourg, mais s'il fallait quitter son pays, ce serait pour le Canada.
"Plus on s'approche de la Russie, pire c'est"
Sa grand-mère, Galina, ne se dit "pas contre l'intégration à la Russie", où elle est née il y a plus de septante ans, même si elle se considère comme biélorusse à 100 %. Elle supporte le régime d'Alexandre Loukachenko, et admet une certaine nostalgie de l'Union soviétique : "Je sais bien que tout n'était pas parfait, mais nous avions le sentiment d'appartenir à un groupe". Pour elle, "la vraie Biélorussie, c'est à l'Est. Ici les jeunes sont travailleurs, alors que dans l'ouest du pays, ils friment parce qu'ils sont proches de l'Europe !" À Brest, précise Nadia, qui a passé son enfance dans cette grande ville de l'Ouest, "tout le monde est obsédé par la karta polaka".
À Gomel, près des frontières russe et ukrainienne, l'idée d'une intégration terrifie Maria, 23 ans, interne en psychiatrie. "Je préfère encore avoir Monsieur Moustache au pouvoir que d'être russe." Elle ne veut pas prononcer le nom d'Alexandre Loukachenko, car elle a remarqué, à la terrasse du café où l'on discute, une caméra de surveillance. "Les villes russes sont sales, les taux de corruption et de criminalité sont très élevés, pas comme en Biélorussie. La Russie est restée coincée au XXe siècle."
Les trois capitales régionales de l'Est biélorusse se ressemblent beaucoup, et ressemblent beaucoup aux capitales régionales de l'ouest du pays : des rues Lénine, propres et fleuries, un immense parc central (celui de Gomel est célèbre pour ses toilettes, les plus chères du pays : elles auraient coûté un million de dollars), une rivière paisible, des casinos surtout fréquentés par les Russes, car les établissements de jeux de hasard sont interdits dans la Fédération voisine, des églises orthodoxes aux dômes rutilants. "Mais la différence avec l'Ouest", explique Ivan, étudiant en médecine de 22 ans, "c'est que les jolies rues, ici, sont beaucoup moins nombreuses. Dès que l'on s'éloigne du centre, il n'y a plus que des barres de béton et des isbas qui tombent en ruine. Quand je suis arrivé à Gomel depuis Brest, j'ai été choqué par la pauvreté, je n'avais jamais vu autant d'alcooliques. Plus on s'approche de la Russie, pire c'est !"
Arrondir les fins de mois
Plus que la Russie, ce qui préoccupe les Biélorusses, c'est d'arrondir leurs fins de mois. Tous les mardis matin, une vingtaine de jeunes hommes s'agglutinent devant la friperie Moda Maks de Moguilev, une demi-heure avant l'ouverture. Ils viennent chercher les vêtements siglés qui viennent d'arriver d'Europe. Surnommés les chasseurs de marque, ils revendent leurs trouvailles sur Internet. "Ici, tout le monde a besoin de se faire un peu d'argent", explique Anton, 20 ans. "Je sèche même les cours pour venir. Pour nous, c'est important de porter des vêtements de marque, ça nous permet d'avoir confiance en nous." Il a acheté un short Fred Perry et une veste Ralph Lauren pour 20 dollars, et espère en tirer 75 dollars grâce aux réseaux sociaux.
Pour gagner plus que les maigres revenus de Yandex (l'équivalent russe d'Uber) qu'il obtient à Mogilev, Ivan, la quarantaine, a essayé mais détesté Moscou, avant de décider de passer la moitié du temps dans sa ville natale, et l'autre moitié dans la capitale, les courses étant nettement mieux rémunérées à Minsk.
Près d'un lycée professionnel de Vitebsk, une professeur revend les créations abandonnées de ses élèves (qui n'en touchent pas un sou), des vêtements d'inspiration folklorique ou soviétique. De l'autre côté du pont, une future étudiante attend la rentrée universitaire à Minsk derrière son stand de kvas, une boisson gazeuse très populaire dans le pays, pour quinze roubles (cinq euros) par jour. À Gomel, Ivan bataille pour conserver sa bourse, et la mère d'un opposant célèbre, malgré sa canne, son âge et sa santé fragile, continue de travailler - elle a eu, par le passé, jusqu'à trois emplois en même temps.
L'intégration, une ligne rouge
Entre l'Est et l'Ouest, quelques préjugés partagés ("à l'Ouest, nous sommes plus travailleurs qu'à l'Est", et "à l'Est, nous sommes plus travailleurs qu'à l'Ouest"), pas de conflits majeurs, même si Galina affirment que c'est à l'Est qu'est "la vraie Biélorussie", (l'Ouest ayant fait partie du Grand-Duché de Lituanie). Pas très loin de Gomel, à la jonction entre Russie, Biélorussie et Ukraine, se trouve le monument des Trois sœurs, érigé en 1975 pour célébrer "l'amitié slave", qui en a pris un coup avec l'annexion de la Crimée.
Le festival de l'amitié, qui s'y tenait chaque année, n'existe plus depuis 2017. Dans la propagande étatique, la Russie est l'amie, et l'Ukraine l'ennemie. Au point que les grands-parents se fâchent avec leurs petits-enfants qui ont osé prendre leurs vacances dans les Carpates ukrainiennes. Les Biélorusses sont patients, mais l'intégration à la Russie, c'est une ligne rouge, estime Maria : "Si cela se produit, nous retournerons dans la rue !"