Qu'est-ce qui pousse de plus en plus de jeunes à se lancer dans le modèle coopératif ?
- Publié le 22-04-2019 à 14h32
- Mis à jour le 22-04-2019 à 14h38

Il y a de plus en plus de (jeunes) personnes qui lancent leur coopérative. Tour d'horizon de ce qui les a poussés à choisir cette forme juridique. Dans la vie économique et sociale, il y a des tendances de fond, qui sont plus qu'un effet de mode. Le retour en vogue de la coopérative en est une. Car la coopérative n'est pas une société comme les autres. Elle incarne souvent des valeurs bien particulières.
Un frémissement est apparu il y a une vingtaine d'années déjà, avec ces éoliennes qui étaient promues par des citoyens lambda désireux d'être les propriétaires de ces moulins à vent des temps modernes. Le protocole de Kyoto avait été approuvé quelques années plus tôt. Et la prise de conscience du réchauffement climatique commençait à se répandre bien au-delà de quelques idéalistes. Les grands groupes énergétiques comme Engie ont suivi le mouvement - avec un certain retard du reste - comprenant que les coopératives permettaient aussi d'apporter une réponse au mouvement Nimby (Not In My BackYard). C'est aussi dans cette optique que Colruyt a lancé, il y a un an et demi, la coopérative Eoly à laquelle les riverains de l'éolienne érigée à Hal ont pu souscrire.
Dans le secteur financier, ce n'est pas un hasard si c'est le modèle coopératif qui a été choisi pour NewB, une initiative citoyenne également.
Le secteur de l'alimentation durable y a aussi de plus en plus recours. Ce sont des magasins bio, qu'ils s'appellent Färm ou The Barn.
A l'heure actuelle, le secteur coopératif belge représente environ que 5 % du produit intérieur brut belge pour 25 400 coopératives. "Cela reste sous-représenté d'un point de vue économique", constate le député Ecolo Gilles Vanden Burre.
Un pourcentage appelé à augmenter grâce aux tendances actuelles de la société mais aussi aux dispositions du nouveau Code des sociétés ? Pas forcément. Certes, le secteur coopératif a activement participé aux travaux parlementaires pour que cette forme juridique ait une place privilégiée dans le nouveau Code des sociétés tout en veillant qu'elle ne soit pas utilisée à mauvais escient. La SC "est régie par un Livre 6 dans lequel l'identité et les valeurs de la coopérative (adhésion et démission libres, participation économique, contrôle démocratique,…) sont maintenant fermement ancrées", souligne Febecoop, la fédération des coopératives. "La législation belge sur les coopératives présentait jusqu'à présent (et ce depuis la première loi belge sur les sociétés en… 1873) cette particularité que la loi ne reprenait que très partiellement les principes coopératifs et imposait donc très peu de contraintes sur ce plan. Le résultat de cette particularité est que, pour toutes sortes de raisons, souvent purement pratiques, de nombreux entrepreneurs ont adopté la forme coopérative pour réaliser leur projet, alors qu'ils n'avaient aucune volonté de s'en référer aux valeurs et principes coopératifs", poursuit la Fédération. Qui s'attend donc à ce que de nombreuses coopératives se muent en SRL.
Les Verts se sont aussi battus pour que la coopérative fasse l'objet d'un chapitre à part entière alors que ce n'était pas prévu dans la première mouture du texte du ministre de la Justice, Koen Geens (CD&V). "Pendant mes études d'ingénieur commercial, je n'ai jamais entendu parler de la forme coopérative. J'imagine que celle-ci sera évoquée dans les cours d'aujourd'hui au même titre qu'une SRL", poursuit Gilles Vanden Burre.
D'après lui, "le cadre de la coopérative répond très bien aux aspirations de la jeune génération, à la recherche d'un impact social ou environnemental. On sent qu'il y a cette demande".
La coopérative n'a toutefois pas que des avantages. Avec un actionnariat très dilué, elle peut rendre la gouvernance plus compliquée et favoriser un comité de direction omnipotent. "Le conseil d'administration est censé faire son travail. Mais c'est vrai qu'il peut y avoir des dérives avec les structures où il y a peu de contre-pouvoir. C'est encore plus vrai s'il y a des limitations au nombre autorisé des procurations", analyse Bernard Thuysbaert, associé chez Deminor.
La coopérative n'est donc certainement pas un modèle sans failles ou sans difficultés. De plus, elle ne convient pas pour des tas d'entrepreneurs, à commencer par ceux qui lancent leur PME innovante où il faut une certaine "agilité". Sans être la panacée, elle a sa place à côté d'une SRL ou d'une SA, essentiellement pour faciliter le développement de l'économie collaborative.
"Nous voulions un modèle où chaque partie prenante soit entendue, producteurs, clients et employés"
Färm est plus qu'une chaîne branchée de magasins bio. C'est un projet sociétal impliquant les acteurs du secteur alimentaire dans un cadre participatif.
En route pour quelques jours de vacances, Olivier Van Cauwelaert, administrateur de la coopérative Färm qui recouvre des magasins d'alimentation bio, s'emballe quand il s'agit de parler de cette belle aventure. "On voulait créer un modèle différent de celui de la grande distribution qui impose le sien aux producteurs. La coopérative s'est donc imposée comme une évidence", explique-t-il. Lancée en 2013, cette coopérative faîtière recouvre désormais 5 magasins à Bruxelles et est liée à deux autres coopératives fonctionnant sur le modèle des franchises.
Qui décide de quoi dans cet ensemble ? "On a voulu créer une juste répartition entre les parties prenantes, producteurs, clients, employés et fondateurs. On est donc dans le cas d'une coopérative mixte. Les producteurs coopérateurs sont au conseil d'administration et peuvent y faire valoir leurs avis et demandes qui sont pris en considération. D'autre part, on est là dans un environnement où les clients coopérateurs peuvent aussi se faire entendre, dire quels produits ils désirent et à quel prix. Et puis, après un an, les employés reçoivent eux aussi un quota de parts de coopérateurs. Et cela a du sens : nos magasins sont reconnus pour la qualité du service. Et, bien sûr, les fondateurs sont coopérateurs".
De l'avis d'Olivier Van Cauwelaert, qui a terminé un parcours universitaire… diversifié par un passage à Solvay, le projet tient la route financièrement puisque les magasins en coopératives, consolidés dans les résultats de la coopérative faîtière, seront en équilibre à la fin de cette année. "Les objectifs du 'business model'présenté à la banque sont déjà dépassés", assure encore Olivier Van Cauwelaert.
"Ce sera d'ailleurs intéressant de voir à quoi les coopérateurs voudront affecter les plus-values… des remises sur les produits, d'autres projets, le soutien de producteurs afin de s'assurer de leur intégration au projet. C'est un des grands enjeux stratégiques".
Et, l'ensemble est cohérent ? "Oui, on réussit à attirer des capitaux émanant de gens qui veulent donner une finalité sociétale à leur argent. On ne peut plus aujourd'hui ne songer qu'au retour financier sur investissement. Mais certains objectifs n'ont pas encore été atteints. Nous aurions voulu avoir une plus grande part de clients coopérateurs. Au niveau de la coopérative faîtière qui détient les magasins, on n'en compte que 4 %. Mais dans le magasin coopératif de Louvain-la-Neuve, ils sont 30 %. Je rêve de voir un des magasins en coopérative détenu à 100 % par des clients. On y arrivera peut-être : les clients manifestent d'évidence un grand attachement à l'ancrage local. En chiffres, c'est plus clair encore : quand on a lancé le crowdfunding pour la coopérative faîtière, on n'a réuni que 500 coopérateurs sur un total de quelque 20 000 clients. À Louvain-la-Neuve, on a 350 coopérateurs sur 3 500 clients. On peut encore changer notre modèle. Ici, on a mis les fonds puis on a partagé la gestion de l'outil avec les clients et les autres coopérateurs. D'autres projets ont démarré dans le sens inverse".
Quid du retour sur investissement des fondateurs et bailleurs de fonds ? "On peut récupérer cet investissement en revendant des parts aux nouveaux entrants. C'est assez simple. Mais on étudie d'autres formules", explique encore Olivier Van Cauwelaert.
NewB bénéficie "d'avantages concurrentiels"
L'idée de fonder une banque citoyenne baptisée NewB remonte à 2011, dans la foulée de la crise bancaire. La demande d'une licence bancaire n'a toutefois été faite que début 2019. "La gouvernance coopérative s'est presque imposée par nature", explique Bernard Bayot, président du conseil d'administration. D'après lui, "au-delà des valeurs qu'il intègre, le modèle coopératif apporte des avantages concurrentiels."
Avant même de lancer une activité, NewB a très vite suscité une large adhésion (40 000 particuliers et 150 associations). Ce qui a permis de les consulter avant l'offre des premiers produits (carte de paiement et produits d'assurance). "Ces produits", poursuit Bernard Bayot, "ont été lancés en fonction des attentes des coopérateurs avec des taux de réponses énormes, jusqu'à 40 à 50 % des coopérateurs." Une banque (sous forme de SA, par exemple), elle, va plutôt se baser sur une étude de marché. Autre avantage : la coopérative a des budgets marketing "insignifiants" car "les coopérateurs sont les meilleurs ambassadeurs". À cela, s'ajoute "un meilleur rapport qualité/prix" car la coopérative n'est pas soumise à une rémunération du capital élevée comme une SA (elle était de 7 % pour le secteur bancaire en 2017, d'après Bernard Bayot). Pour NewB, elle est "limitée à 6 % et dans la réalité, elle est inférieure." Bernard Bayot reconnaît qu'il y a un "point faible, qui peut toutefois aussi être un point fort" : c'est un modèle qui apporte "moins d'agilité dans le sens où les décisions sont prises par un plus grand nombre de personnes, ce qui demande plus de temps."
