Faut-il arrêter de construire de nouvelles routes ?
- Publié le 11-09-2019 à 09h26
- Mis à jour le 11-09-2019 à 16h18

Le gouvernement wallon a sorti sa déclaration de politique régionale (DPR) pour 2019-2025. On n'y découvre que plus aucune nouvelle route ne sera réalisée en Wallonie. Croisement d'arguments autour de cette décision forte.
Oui pour Pierre Courbe, chargé de mission Mobilité chez Inter-Environnement Wallonie
La Wallonie a 11 ans pour diminuer de 60 % le nombre de kilomètres roulés en auto afin de respecter ses engagements climatiques. Pour des raisons environnementales et budgétaires, arrêtons d'étendre le réseau routier wallon, déjà un des plus denses d'Europe.

Dans sa déclaration de politique régionale (DPR), le gouvernement wallon a décidé de ne plus construire de nouvelles routes. N'est-ce pourtant pas important pour notre économie ?
Cette idée reçue d'un lien automatique entre création de nouvelles voiries et croissance de l'économie et de l'emploi a été battue en brèche déjà en 2001 par la Conférence européenne des ministres des transports (CEMT), analyses scientifiques à l'appui. On parle ici pour des pays développés. L'impact est faible, voire peut devenir négatif quand une nouvelle route devient un aspirateur à personnes qui font faire leurs achats ailleurs.
Mais pourquoi arrêter de construire des voiries ?
D'abord, pour sortir de la logique du trafic induit, dit aussi de "l'appel d'air". Ce phénomène désigne le volume de trafic supplémentaire généré par la création d'une infrastructure routière. C'est une application de l'élasticité de la demande : une amélioration de l'offre (de nouvelles routes) entraîne une réaction de la demande (de trafic). Cela explique par exemple que l'accroissement des capacités d'un réseau ne diminue pas la congestion de celui-ci, puisqu'il attire de nouveaux usagers qui s'en étaient détournés du fait de l'encombrement.
Il y a aussi des arguments environnementaux.
Bien sûr. La création de routes a des effets locaux sur la biodiversité. Des terrains naturels deviennent artificiels. Le territoire se voit découpé en morceaux de plus en plus petits. Résultat, si on passe en dessous d'une taille critique des ères de biodiversité, certaines espèces animales et végétales disparaissent. D'autre part, si le trafic routier augmente, les polluants locaux aussi avec un effet sur l'environnement, la santé et sur le bruit.
Qu'en est-il des gaz à effet de serre ?
Si la Wallonie veut respecter ses engagements climatiques, comment doit évoluer le secteur du transport ? Nous l'avons modélisé. Pour 2030, le volume total du transport de personnes sur route doit diminuer de 30 % et le nombre total de kilomètres roulés en auto doit être réduit de 60 % (ce qui induit une répartition autre entre les modes de transport). Ce n'est pas en construisant de nouvelles routes qu'on va atteindre en 11 ans ces objectifs. Cette décision d'arrêter d'augmenter le réseau routier est en complète cohérence avec les réponses à donner au défi climatique.
N'est-ce pas aussi une mesure d'économie ?
Cette décision a une justification budgétaire légitime. La note stratégique de l'administration wallonne (DGW) a calculé (en 2015) les besoins nécessaires pour l'entretien du réseau routier : 440 millions d'euros en entretien récurrent chaque année et 3,9 milliards d'euros en investissement exceptionnel pour remettre le réseau à niveau. Faut dire que certains ouvrages d'art sont dans un état critique. On parle toutefois peu d'un poste qui va sans doute faire l'objet d'une mise en demeure de la Belgique par la Commission européenne : la lutte contre le bruit. En Wallonie, nul ne devrait être soumis à des niveaux de bruits routiers supérieurs à 70 décibels (60 la nuit). Selon la DGW, il faudrait investir 600 millions d'euros sur 20 ans pour se mettre en conformité. Nous n'avons pas ces moyens. Où les trouver ? Arrêtons d'étendre le réseau routier.
La note avance que ne seront pas réalisées les nouvelles voiries à Tenneville, Bodange, Cerexhe-Heuseux et Beaufays, Havré et au sud de Charleroi. Mais qu'en est-il de la route reliant Pairi Daiza au Pavé d'Ath (N7) ?
Dans le plan infrastructure actuel, seule la première phase - qui évite le trafic au centre du village de Gages - y figure. Cette phase, peu controversée, sera réalisée. Par contre, la poursuite de la route fait l'objet de fortes contestations. À la lecture du DPR, cette prolongation ne devrait pas se réaliser.
De nouvelles routes ne permettraient-elles pas de désenclaver des villages isolés ?
Le réseau routier wallon est un des plus denses en Europe, tant par kilomètre de route par territoire que par kilomètre de route rapporté au nombre d'habitants. L'argument du désenclavement est correct dans un pays en voie de développement. Il est grotesque de vouloir l'avancer chez nous. Le maillage en Wallonie est exceptionnel. Il faut savoir s'arrêter à un moment donné.
Entretien : Thierry Boutte
Non pour André Desmarlières, bourgmestre de Brugelette
Certaines routes sont nécessaires pour désengorger des villages débordés par l'afflux de voitures. C'est le cas à Gages, actuellement sur le chemin du parc Pairi Daiza. En cas d'abandon du contournement, la commune peut prendre des dispositions pour juguler le trafic.

La déclaration de politique régionale prévoit de ne plus construire de nouvelles routes en Wallonie après 2025, notamment des contournements de villages. S'il s'avérait que le projet de contournement du village de Gages (entité de Brugelette), engorgé par l'afflux de voitures se rendant à Pairi Daiza, était entravé, quelles en seraient les conséquences ?
Il est vrai que jusqu'ici, l'accès au parc passe par les routes régionales. Sans contournement, il est clair qu'on prendrait des dispositions pour que la plupart des voiries qui traversent notre commune et mènent au parc soient mises en circulation locale.
On ne pourra donc plus passer par le village de Gages ?
Exactement.
Est-ce faisable ou faut-il dans un tel cas négocier avec la Région ?
C'est faisable : le conseil communal peut délibérer, après quoi on prend des ordonnances de police pour mettre les routes plutôt en circulation locale. Encore faut-il que ce soit effectivement accepté par la Région wallonne, puisque ce sont des règlements qui nécessitent d'être acceptés et approuvés.
Où en est-on, de ce contournement ?
La demande de permis de bâtir a été déposée par la Région wallonne auprès du fonctionnaire délégué. L'enquête publique a eu lieu - naturellement, comme dans tout projet, il y a des pour et des contre. Maintenant, la balle est dans le camp du fonctionnaire délégué : va-t-il accorder le permis en tout, en partie, ou va-t-il le refuser carrément ? Cela, on n'en sait rien, et on attend avec impatience la décision…
Comment gérez-vous les frictions entre les habitants de Gages et Pairi Daiza, pour qui le contournement du village est une question cruciale ?
Au niveau communal, les relations avec le parc sont tout à fait bonnes - ça n'a pas toujours été le cas… le parc est conscient comme nous qu'il cause des nuisances, ne fût-ce qu'en matière de circulation. Chez nous, il y a davantage de pro-parc que d'anti-parc, mais cela nécessite tout de même de trouver une solution au niveau de la mobilité.
L'abandon de la voiture pour la mobilité "douce" (transports en commun, vélo), comme le suggère la déclaration de politique régionale, c'est envisageable quand on habite un village ?
À mon avis, assez difficilement. Si je prends le village de Gages par exemple, nous ne sommes desservis par aucun moyen de transport en commun. Même si tout peut s'envisager, prendre le train, par exemple pour venir à Pairi Daiza, c'est être soumis aux horaires. La ligne Ath-Mons n'est pas une ligne extrêmement fréquentée. En voiture, on arrive quand on veut, et on part quand on veut.
Et pour se déplacer à Gages et dans les alentours ?
Certes, pour aller de Gages à Brugelette, cela peut se faire à vélo… quand il y a du soleil. Mais l'hiver par exemple, cela peut poser des soucis.
Entretien : Clément Boileau
Un contournement qui devrait avoir lieu, à moins que…
S'il est une route qui va à l'encontre des intentions dévoilées dans la déclaration de politique régionale du futur gouvernement wallon, c'est bien celle qui doit permettre de contourner certaines entités telles que Gages ou Gibecq pour atteindre le parc animalier de Pairi Daiza. Soit un tracé qui coupe à travers "des terres riches en biodiversité", argumentait dernièrement Michel Niezen (CDH), chef de file de la liste des Communaux à Brugelette. On peut donc se poser la question : cette route, pas très "mobilité douce-friendly", risque-t-elle d'être retoquée par le prochain gouvernement wallon ? A priori, non. D'abord parce que le contournement peut être considéré comme bénéficiant à une infrastructure économiquement essentielle (Pairi Daiza), et ainsi justifier la mise en branle du chantier - même après 2025. D'autre part, parce que le projet de contournement n'est pas explicitement visé par la déclaration (au contraire de celui de Tenneville, ou du Trident, au sud de Charleroi). Au SPW Mobilité (en charge de la délivrance du permis d'urbanisme), on doute que le projet ne figure pas dans le prochain plan d'infrastructure… mais in fine , on précise qu'il faudra quoi qu'il arrive suivre la décision politique à venir. Et là, qui sait ?