"The Elephant Man", miroir monstrueux de notre société

- Publié le 07-05-2019 à 17h30

Dans l'atelier de costumes du Théâtre le Public règne un joyeux désordre. Des rouleaux de tissus multicolores, rouges, blancs, bleus, noirs… débordent des grandes étagères où ils sont empilés, des bobines de fils parsèment la table de travail à côté des machines à coudre, des habits de scène s'alignent sur des portants… Dans le fond de l'atelier collent au mur des croquis au crayon noir de costumes d'époque : ce sont ceux des différents personnages de The Elephant Man, première création de la comédienne Anne Sylvain en tant qu'autrice, mise en scène par Michel Kacenelenbogen, codirecteur du Public.
Dix centimètres de tour de cou en plus
Un tablier pour l'infirmière Eva Lückes, un costume avec chapeau haut de forme pour le Dr Frederick Treves, des robes à corset pour la reine Victoria et la prostituée Amélia,… Chaque esquisse est associée à une fiche de mesures extrêmement détaillée des comédiens : tour de taille, tour des genoux, tour des chevilles, etc. Pour imaginer ces costumes, Chandra Vellutb, costumière depuis plus de 30 ans, s'imprègne d'abord du texte de la pièce puis constitue "pendant plusieurs jours, voire quelques semaines, un gros stock d'images", fruit de ses recherches sur les différents personnages, l'époque… Ensuite, "en fonction des lumières et des décors, le caractère des personnages devient peu à peu plus clair, continue-t-elle. J'achète alors certains tissus et décide de certaines teintes ; puis, ce travail se poursuit avec les comédiens." Et de préciser : "Je crée des costumes d'époque, mais j'aime bien ne pas m'attacher de façon contraignante à l'époque afin que l'on puisse y retrouver un sens contemporain."

Sur l'un des croquis sont apposées deux feuilles de mesures. "C'est le costume d'Elephant Man, désigne Chandra Vellutb, qu'on a conçu d'après les mesures de la prothèse. Ici, il y a les mesures d'Othmane Moumen (NdlR : qui interprète Joseph Merrick alias Elephant Man) sans sa prothèse et là, avec. On voit qu'avec la prothèse, il a, par exemple, dix centimètres de tour de cou en plus". "Le costume a été entièrement confectionné sur mesure autour de la prothèse, reprend-elle, avec un système qui facilite l'habillage sur scène ou rapidement en coulisses. C'est un challenge qui nous plaît, car on retrouve sans doute ce que faisaient les tailleurs à l'époque – ce sont aujourd'hui des métiers un peu oubliés – quand ils avaient des clients bossus, difformes, etc.".
"La débilité des selfies"
Né en 1862 dans l'Angleterre victorienne, Joseph Carey Merrick commence à souffrir dès sa plus tendre enfance de l'apparition de malformations sur l'ensemble de son corps. On découvrira bien après sa mort (en 1890) qu'il était atteint du syndrome de Protée, une maladie génétique rare qui affecte la croissance des os, de la peau et des tissus au cours de la vie et produit des déformations. Considéré comme un monstre, il fut exhibé sous le surnom d'"Elephant Man" ("l'Homme éléphant") dans les foires de Londres, avant d'être "recueilli" par le chirurgien Frederick Treves, fasciné par ce cas médical exceptionnel.
"J'avais le projet de cette pièce en tête depuis une dizaine d'années, confie Michel Kacenelenbogen. Et, à un moment donné, la nécessité d'aboutir devient urgente". Cette urgence, il l'a ressentie, à l'aune de la façon dont "le monde évolue aujourd'hui". "Le propos de la pièce, explique-t-il, c'est : qu'est-ce qui est monstrueux dans le monde dans lequel nous vivons aujourd'hui ?, qui est le monstre ? Les humains sont capables des choses les plus extraordinaires mais aussi les plus monstrueuses. Le spectacle est le miroir tant de la débilité des selfies, de l'attitude dictatoriale d'un Trump, du système économique qui broie tout le monde que d'un égocentrisme, au nom de la charité par moments même, où des idées bien-pensantes n'ont jamais été autant présentes qu'aujourd'hui".
Travailler l'émotion par la voix
Pour interpréter ce personnage – rendu célèbre, presque mythique, par le film The Elephant Man de David Lynch en 1980 –, le metteur en scène s'est adressé à Othmane Moumen, comédien (re)connu pour ses rôles de Passepartout dans Le Tour du monde en 80 jours, Mr Knight dans L'Étrange Mr Knight, Charlot dans Chaplin ou, tout récemment encore, Scapin dans Scapin 68 . Sa marque de fabrique, c'est sa présence gestuelle, son aisance, son habileté à jouer de et avec son corps, mais "quand Michel m'a proposé le rôle, il m'a dit qu'il cherchait un acteur physique, mais qui ne bougerait pas ou très peu sur scène, rapporte Othmane Moumen. Ici, je ne fais pas d'acrobaties ou de choses extraordinaires ; c'est très simple en fait, c'est juste une stature". Pour donner vie et consistance à son personnage, il s'est donc concentré sur le travail de sa voix. "Et la voix m'est venue avec la prothèse ; c'est comme avec les masques en commedia dell'arte, on ne joue pas pareil quand on porte le masque, on est complètement transformé." Michel Kacenelenbogen souligne : "C'est la première fois, je pense, en Belgique qu'on va avoir un Elephant Man avec une prothèse. Jusqu'à présent, la pièce a été jouée de manière symbolique. Ici, j'ai la chance de travailler avec des artistes et des artisans qui font que l'on a un vrai monstre en scène".

Ce sont Florence Thonet et Anne Van Nyen, de la société Bloody Mary's, créatrices d'effets spéciaux pour le cinéma et le théâtre, qui ont conçu les prothèses de The Elephant Man. "Quand j'ai reçu le premier mail du Théâtre Le Public me proposant ce projet, j'ai été cueillie par l'émotion", se souvient Florence Thonet. Nourrie de toute une documentation iconographique et scientifique sur Joseph Merrick, "j'ai rêvé ce personnage, il m'a hantée et je l'ai dessiné tant et plus pour vraiment entrer en lui", avant de le façonner par la matière. Pour créer ce monstre en chaire et en os, Florence Thonet et Anne Van Nyen ont travaillé en étroite collaboration avec Othmane Moumen. "Quand je me suis rendu pour la première fois, en janvier, à leur atelier, raconte-t-il, je suis venu avec une proposition de posture où je me déforme la colonne vertébrale – je me suis inspiré de documentaires où était retranscrite par ordinateur la démarche de Joseph Merrick et où était détaillée la façon dont il aurait pu s'exprimer".
Une prothèse du corps de 12 à 15 kg
La silhouette d'Elephant Man se divise en quatre prothèses : la tête, le corps, un pied et une main. "La création de tous ces éléments a été compliquée, juge Florence Thonet, car ils sont étroitement liés et, en même temps, ils ont des demandes et des besoins différents. Ce fut un travail fastidieux et minutieux".
Le comédien a d'abord été moulé de la tête aux pieds. "Je lui ai demandé de prendre sa posture, se rappelle la créatrice. Il a la cage thoracique tordue et sa colonne vertébrale, son cou et sa tête sont aussi un peu de travers. Donc, quand il rentre dans sa prothèse, il est obligé de prendre cette posture, sinon elle ne s'adapte pas. Je sais que ça l'entrave, mais, en même temps, ça l'aide aussi". Adaptées "au millimètre près" à la morphologie d'Othmane Moumen, les différentes prothèses doivent être assez résistantes pour tenir 40 représentations de 1h30 tout en lui permettant de bouger de manière naturelle. Florence Thonet et Anne Van Nyen ont donc porté leur choix sur le silicone, "une matière très intéressante, mais très lourde". Sans la prothèse de la tête, "le corps pèse entre 12 et 15 kilos, abonde Othmane Moumen ; il faut tenir 1h30 comme ça et, du coup, ça influe sur le jeu. Il y a des moments où j'essaie d'être dans un mimétisme, où je me dis que, peut-être, Joseph Merrick a ressenti ça ou ça à tel moment. Je pousse mes limites très loin sur ce projet".
Chou-fleur, céleri et manioc
Pour rendre le plus réel possible l'aspect des protubérances dont souffrait Joseph Merrick, "on a moulé du chou-fleur, du céleri et du manioc", dévoile Florence Thonet. "Il y a beaucoup de constructions techniques, de technologie en fait, résume-t-elle, puis, on va de plus en plus dans le détail jusqu'à l'implantation de vrais cheveux, de poils sur les bras, le torse…, le maquillage de petites veines sur les tempes, etc."

Une réalisation qui a nécessité un mois de travail intensif à raison de dix-huit heures par jour. Et représente pour Othmane Moumen une véritable prouesse physique. "C'est comme s'entraîner pour les 20 km, sourit-il. On galère au début et, puis, après les trente premières minutes, on commence à y prendre du plaisir. Pour ce rôle, au fur et à mesure que je l'interprète, je parviens à apprivoiser et gérer l'effort. C'est vraiment du sport de haut niveau !"
EN PRATIQUE
Quoi ? Pour sa première création en tant qu'autrice, la comédienne Anne Sylvain s'est librement inspirée de la vie de Joseph Merrick alias "Elephant Man". Le pitch ? Londres, 1884. Le public est friand des exhibitions "monstrueuses" de nains, femmes à barbes, hommes-troncs… Parmi ces curiosités, il en est une qui attire et effraie tous les regards tant ses difformités sont atrocement laides : c'est l'homme-éléphant. Sur sa route, il va croiser le D r Frederick Treves, intrigué par cette pathologie hors norme. Ce dernier va découvrir, derrière le "monstre", un homme bon et instruit. Avec Othmane Moumen, Itsik Elbaz, Bénédicte Chabot, Yves Claessens, Jo Deseure, Ariane Rousseau et Anne Sylvain.
Où & quand ? Au Théâtre le Public, du 9 mai au 22 juin.
Infos & rés. au 0800.944.44 ou sur www.theatrelepublic.be