Le coronavirus chamboule les habitudes des enfants placés par le juge: "On ne va pas pouvoir supprimer tout contact avec les familles pendant des semaines"
Depuis deux semaines, c'est le monde à l'envers dans ce service résidentiel pour enfants placés par le juge. Normalement, il n'y a pas d'éducateurs présents pendant la journée. Forcément, les jeunes (âgés de 3 à 18) ans sont à l'école. Les travailleurs sociaux arrivent en principe à l'heure du goûter, assurent la nuit et repartent après le petit-déjeuner. Le confinement a chamboulé les habitudes.

- Publié le 31-03-2020 à 13h42
- Mis à jour le 31-03-2020 à 17h12

Depuis deux semaines, c'est le monde à l'envers dans ce service résidentiel pour enfants placés par le juge. Normalement, il n'y a pas d'éducateurs présents pendant la journée. Forcément, les jeunes (âgés de 3 à 18) ans sont à l'école. Les travailleurs sociaux arrivent en principe à l'heure du goûter, assurent la nuit et repartent après le petit-déjeuner. Le confinement a chamboulé les habitudes.
"Maintenant, on doit être là 24 heures sur 24 et 7 jours sur 7", témoigne Martine (34 ans), coordinatrice de l'institution, qui gère deux équipes éducatives. Soit, au total, 17 travailleurs. Un effectif qui n'existe plus que sur papier : 11 d'entre eux sont aujourd'hui sous certificat médical. Certains, qui avaient un rhume et le nez qui coule (symptômes possibles du Covid-19), ont appelé leur généraliste, par peur de contaminer les enfants. D'autres ont eu peur tout court d'attraper ce satané virus. Bref, il a fallu revoir l'organisation de fond en comble. Martine terminait lundi trois jours de travail d'affilée, sur les genoux, mais sans se plaindre. Un peu inquiète pour la suite. "J'espère qu'on pourra tenir le coup. Dimanche soir, j'ai réadapté l'horaire jusqu'au 19 avril. Mais on ne peut pas exploser les heures des éducateurs".
"Sentir comment cela se passe"
Juste avant le confinement, l'institution a renvoyé 12 enfants en famille, avec l'accord des mandants (le juge de la jeunesse, le service de protection judiciaire…) pour qu'ils y restent le temps que dureront les mesures. "Ce n'est pas un choix facile : on sait que c'est fragile et risqué. D'autant plus si cela se prolonge. Mais on l'a fait avec les enfants avec lesquels on préparait déjà ce retour".
Des proches pas forcément assez costauds ou assez structurés pour assurer tout de go une prise en charge d'une durée… que personne ne connaît. "C'est vrai qu'on s'interroge. Pour ces enfants, il n'y a pas de risque de maltraitance physique mais plutôt de négligence. Dans certaines familles, il n'y a aucun rythme, les écrans sont allumés en permanence, on ne se lave pas et on change de vêtements que rarement." Les interactions avec le reste de la fratrie, dont une partie est placée et l'autre pas, peuvent aussi poser problème, surtout quand tout le monde se retrouve entassé dans un logement exigu. Deux assistantes sociales restent en contact téléphonique tous les deux ou trois jours avec les familiers et aussi les enfants concernés, "pour sentir comment ça se passe". Jusqu'ici, aucun enfant n'a dû être ramené à l'institution.
Non-stop ensemble
Deux groupes d'enfants restent confinés dans l'institution. Dont 8 garçons, des ados de 10 à 18 ans. "C'est clair : c'est difficile de devoir rester non-stop tous ensemble. Il y a des frustrations, de l'angoisse…" Les éducateurs ont établi un programme : temps scolaire le matin, obligation d'aller prendre l'air après le déjeuner, préparation de cookies ou de mousse au chocolat pour le goûter. Les garçons ont le droit se balader une demi-heure, par deux, autour de l'institution. "Ça leur fait du bien. Il leur faut des soupapes, sinon ils explosent".
Parce que les retours en famille, un week-end sur deux, ont été mis entre parenthèses, pour éviter la contagion venue de l'extérieur. "Tous les enfants, qui n'ont pas bougé d'ici depuis le 16 mars, vont bien. Mais on ne va pas pouvoir supprimer tout contact avec les familles pendant des semaines", dit Martine. Interrompre les relations avec le(s) parent(s) soulève de fait de délicates questions.
Câlins de loin
La gestion des plus jeunes, 6 enfants de 4 à 10 ans, est plus facile, poursuit Martine. "Ils sont davantage partants que les ados pour faire des petits jeux, de la pâte à sel ou des activités." Même si, pour ces petits, le rituel du soir, déjà compliqué d'habitude, est encore rendu plus difficile. "On leur a expliqué que c'était pas de bisou et pas de câlins parce que nous, les adultes qui venons de l'extérieur, risquons de les infecter." Les petits ont compris qu'il fallait se laver plus souvent les mains, tousser dans le coude et faire des câlins de loin. Et la distanciation physique ? "C'est complètement impensable ! Pour eux, on est leur famille. Ici, c'est leur maison. Vous n'imaginez pas rester à 1,50 mètre de vos enfants ? On cherche le juste milieu."