Deal de drogues et promiscuité conviviale: malgré le confinement, les habitudes de certains Liégeois ont la vie dure
Un samedi matin ensoleillé au centre-ville de Liège, c'est l'occasion de vérifier si les Liégeois respectent les mesures de confinement et comment ils se comportent dans l'espace public ou les commerces.
- Publié le 30-03-2020 à 16h14
- Mis à jour le 19-04-2020 à 09h39

Un samedi matin ensoleillé au centre-ville de Liège, c'est l'occasion de vérifier si les Liégeois respectent les mesures de confinement et comment ils se comportent dans l'espace public ou les commerces.
Même si les Liégeois, fêtards dans l'âme, aiment faire la grasse matinée le samedi, la place Saint-Lambert, cœur battant de Liège avec ses nombreux magasins et sa gare des bus, devrait tout de même être animée. D'autant que le temps est radieux. Mais voilà, les fêtes, c'est fini et le shopping aussi, en ce second week-end de confinement. Sur l'esplanade qui surplombe la place, pas de skaters, pas de groupes de jeunes assis sur les murets, comme on a l'habitude d'en voir. Les promenades sportives et récréatives restent autorisées. Aussi croise-t-on à peine quelques joggeurs ou des familles qui profitent du généreux soleil qui illumine la ville ce samedi pour se dégourdir les jambes et s'aérer la tête. Les Liégeois, dont le caractère frondeur et réfractaire à l'autorité n'est plus à démontrer, semblent très largement respecter les mesures de confinement. Il y a pourtant plusieurs dizaines de personnes dans les abribus de la place Saint-Lambert, principalement des seniors avec des caddies de courses ; des plus jeunes également, dont on se demande où ils vont. A Liège, on a le contact facile. Les conversations engagées avec de parfaits inconnus sont monnaie courante. Et c'est ce qui se passe encore. Sans peut-être penser à mal mais au mépris des règles de distanciation sociale, les gens s'assoient côte à côte sur les bancs des abribus et taillent une bavette.
S'assurer d'avoir une place dans le bus
Le bus tant attendu qui sort du tunnel creusé sous la place met fin aux bavardages. Il marque son arrêt à dix mètres de l'abribus pour décharger ses passagers avant d'en reprendre d'autres. Comme un seul homme, une grappe humaine se déplace au bord du trottoir pour signifier au chauffeur son intention de monter à bord. De nos jours, on ne se presse plus pour avoir une place assise dans les bus mais bien pour avoir une place tout court puisque le nombre de passagers autorisé est extrêmement limité.

Le groupe qui attend de longues minutes que le chauffeur redémarre est compact et ne se ventilera qu'une fois à bord du véhicule.
Sur la place Saint-Lambert, on croise habituellement aussi une tout autre faune, celle des toxicomanes, des dealers, des SDF alcoolisés et des mendiants. Ce samedi, ils sont là, moins nombreux mais le vide laissé par le confinement rend leur présence encore plus visible. Ce n'est pas une crise sanitaire qui arrêtera la vente et la consommation de drogues dures...
Une femme sans âge, au visage bouffi et rougi par une consommation sans doute chronique d'alcool, canette de bière à la main, débite un flot de paroles, presque collée à son voisin de banc qui, la tête plongée entre les genoux, n'en a cure. De rares mendiants essaient tout de même de taper une pièce aux tout aussi rares passants. Sans aucun succès.
Les toxicomanes rôdent autour des dealers
Deux paires de jeunes hommes sont appuyés contre un mur à quelques mètres de distance. Ils attendent tranquillement les clients. Un héroïnomane et son compagnon d'infortune errent sur la place. L'un d'eux s'arrête pour cracher au sol. Il n'est pas le seul : c'est fou le nombre de crachats que l'on voit encore et toujours sur les trottoirs des rues de Liège. Deux petits groupes de toxicomanes convergent, fusionnent et s'approchent des dealers, tout en gardant une certaine distance car un combi de police approche lentement. Les policiers surveillent les comportements des gens sur la place. Le combi s'arrête près d'un jeune couple de toxicomanes qui fait le pied de grue à proximité prudente des dealers. Sans descendre de son véhicule, l'agent sur le siège passager lance : "On ne peut pas rester statique. Il faut marcher". "Quoi ? Qu'est-ce qu'on ne peut pas faire ?", lui répond la jeune femme, qui est d'une maigreur affolante. " On ne peut pas rester statique. Il faut marcher", lui répète le policier. Les autorités avaient bien annoncé la veille que le temps de la prévention en matière de consignes sanitaires est terminé et que celui des sanctions était désormais venu. Mais comment imaginer verbaliser et mettre à l'amende des toxicomanes insolvables ? Après cette interpellation de pure forme, la camionnette de police redémarre et reprend sa ronde. Le couple fait mine de s'éloigner, main dans la main, mais il reviendra sur ses pas une fois les policiers hors de vue.
De l'autre côté du fleuve, dans le quartier populaire d'Outremeuse, les rues sont quasiment désertes. La propreté publique s'en ressent, même si des propriétaires de chiens ne prennent pas ou plus la peine de ramasser les déjections de leur animal. Les petits commerçants confient tirer la langue. Par commodité, probablement, les clients préfèrent faire leurs courses au supermarché, où l'on trouve d'un coup tout ce dont on a besoin, quitte à faire la file à l'entrée pendant une bonne demi-heure.
Propos et gestes violents
Une libraire, souriante mais à la mine fatiguée, explique que l'attitude et l'humeur des clients sont contrastées en cette période de lockdown. Des gens charmants, d'autres irascibles, elle en voit tous les jours. Un habitué entre dans la librairie et se joint à la conversation. On partage des anecdotes et son vécu des derniers jours. Comme l'odieuse remarque faite, sans autre forme de procès, à une dame âgée du quartier atteinte d'une bronchite chronique. "Elle toussait en rue et une personne lui a dit : 'Toi, tu vas mourir' ", raconte la libraire. Puis de relater la mésaventure d'une commerçante qui a vu débouler un homme qui, prétextant la fermeture des toilettes publiques, a uriné sans complexe dans son magasin. "Toute la scène a été filmée par la caméra de surveillance", précise-t-elle. Le client se lance à son tour. "Je connais une vendeuse qui travaille dans un magasin d'alimentation pour animaux à Liège. Elle a refusé qu'un client paie ses achats en cash. Il est revenu, furieux, armé d'une batte de base-ball et lui a crié : 'Tu vas le prendre, maintenant, mon billet ?!'."
Ces histoires sont difficilement vérifiables mais on aurait tendance à les croire authentiques. C'est que les crises font invariablement ressortir le meilleur comme le pire de l'humanité.