"Ce qu'ont fait les Norvégiennes à l'Euro et les Allemandes aux JO illustre un changement au niveau des mentalités"
Caroline Azad, doctorante en sociologie du sport féminin, dénonce les discriminations dont les femmes sont encore la cible dans le monde du sport en 2021. Toutefois, elle se réjouit d'assister à une véritable évolution des mentalités et espère voir ces changements se concrétiser prochainement au sein des institutions.
- Publié le 14-08-2021 à 11h45
- Mis à jour le 28-08-2021 à 12h17

S'ils ont été marqués par un contexte sanitaire sans précédent et une absence de public dans les gradins, les JO de Tokyo ont également permis de mettre en lumière certains problèmes sociétaux. Plusieurs incidents ont notamment rappelé que l'égalité des sexes reste encore loin d'être acquise dans le monde du sport. Commentaires déplacés, tenues imposées, inégalité salariale... Caroline Azad, doctorante en sociologie du sport féminin à l'ULB, revient sur ces polémiques qui ont agité cette édition 2020. Elle est l'Invitée du samedi de LaLibre.be.
Au retour des Belgian Cats, un journaliste de Sporza a tenu des proposhomophobes et sexistes. Etes-vous surprise qu'en 2021, de telles remarques, réduisant notamment les femmes à leur physique, soient émises par un commentateur sportif ?
Je pense qu'on ne peut être que surpris. C'est non seulement un manque de respect mais c'est surtout un manque d'humanité. Surtout que l'on parle de femmes qui représentent le drapeau belge. On parle d'athlètes qui consacrent leur vie au sport. Derrière leurs performances, il y a l'amour du sport, mais aussi des sacrifices, des difficultés, des blessures. Tous ces sacrifices, elles le font pour elles, bien sûr, mais aussi au nom d'une nation, pour rendre le pays fier. La symbolique est très forte.
Les athlètes sont nos meilleurs ambassadeurs, et on ne peut que les respecter. Je ne dis pas qu'il faut en faire des demi-déesses ou des super-héroïnes, mais il faut mesurer l'exploit et respecter l'investissement.Ces propos sont d'autant plus surprenants qu'ils émanent d'une personnalité publique qui représente un média. Cela dit, je pense que ces déclarations sont le reflet d'opinions qui existent au sein de la société et qui existeront toujours.

Fait positif, il faut toutefois souligner le nombre important de personnes qui ont dénoncé ces propos et qui ont témoigné leur soutien à l'équipe féminine de basketball. Y a-t-il une certaine prise de conscience au sein de la population ?
Toutes ces réactions et ces marques de soutien, qui émanent du monde du sport, de l'opinion publique ou des joueuses elles-mêmes, témoignent d'un changement profond au sein de la société. La prise de conscience, elle, est antérieure. Ce qui change aujourd'hui ce sont plutôt les conséquences qui sont générées par ce genre de propos.
La tenue des sportives fait également l'objet de polémiques lors des dernières compétitions. A l'Euro, l'équipe norvégienne de beach-handball a refusé de porter le bikini et a préféré opter pour le short, ce qui leur a valu une amende. Pourquoi impose-t-on aux sportives des tenues échancrées, notamment durant les compétitions de beach-volley, beach-handball ou encore d'athlétisme ?
La tenue vestimentaire des athlètes féminines est fondée à l'origine sur une image de la femme socialement construite depuis des siècles. Les institutions ont toujours un temps de retard, voire même plusieurs, par rapport aux évolutions sociétales. Ce qu'ont fait les Norvégiennesà l'Euro et les Allemandes aux JO (NDLR: les gymnastes allemandes ont également refusé de porter le maillot échancré traditionnel)illustre déjà un changement au niveau des mentalités.

Ce qui est intéressant, c'est que ce changement vient de la base, des joueuses elles-mêmes. Ce sont des sportives qui disent non à une sorte de diktat vestimentaire, parce qu'elles veulent se sentir bien pour pratiquer leur sport. Le message qu'elles veulent faire passer, c'est la désexualisation du corps de la femme et en l'occurrence de la sportive. Elles ne veulent pas être réduites à leur physique. Et tout cela est dans l'ère du temps: leurs actions ont donc reçu une grande résonance médiatique. Le règlement des institutions internationales va devoir s'adapter à un moment ou un autre.

Le monde du sport est-il particulièrement sexiste ou est-il simplement le reflet d'une société où l'égalité n'est pas encore acquise ?
Je pense qu'il y a un peu des deux. Le sport, c'est l'image d'une société, c'est le reflet d'une culture, le reflet d'une histoire, mais c'est aussi un modèle économique. Ce sont beaucoup d'éléments qui varient d'un contexte et d'un pays à l'autre. C'est cela qui caractérise le monde du sport. Toutes les inégalités, l'homophobie, le racisme et l'ensemble des vices qui peuvent exister au sein d'une société se reflètent aussi dans le sport, et chez les hommes aussi. Il n'y a pas que le sexisme, c'est important de le souligner. Par exemple, le footballeur français Ouissem Belgacem témoignait récemment de toute la difficulté d'accepter son homosexualité quand on est footballeur, qu'on a grandi dans un quartier populaire et que l'on vient d'une famille musulmane.
Si l'inégalité salariale entre les hommes et les femmes semble se résorber progressivement dans plusieurs domaines professionnels, elle reste très présente dans le monde du sport. Comment expliquer qu'une joueuse de football professionnelle, pourtant soumise aux mêmes exigences qu'un joueur masculin, gagne environ plus de 30 fois moins d'argent?
Les inégalités salariales varient d'un pays à l'autre. Si l'on prend l'exemple de l'Angleterre, du Brésil ou de la Suède, par exemple, l'égalité des primes ou des salaires est déjà actée. Mais ce sont des exceptions, car dans d'autres pays, où le niveau du football féminin est extrêmement élevé et où les joueuses sont des stars internationales – par exemple aux Etats-Unis et au Canada – l'égalité salariale est loin d'être gagnée. En Belgique, la prise de conscience est là. Les objectifs de la fédération sont clairs, l'investissement est là et le potentiel des joueuses est là. Mais l'égalité salariale va prendre encore du temps. La capitaine des Red Flames, Tessa Wullaert, déclarait d'ailleurs récemment qu'elle serait sans doute morte d'ici l'égalité salariale entre les hommes et les femmes dans le monde du football professionnel. Mehdi Bayat, président de la fédération de football à l'époque, avait réagi en disant que c'était triste, mais qu'elle avait sans doute raison. Atteindre l'égalité salariale va donc encore prendre du temps, mais on est bien partis pour y arriver.

Les médias ont-ils un rôle à jouer dans la popularisation du sport féminin ?
Les médias ont un rôle crucial, si ce n'est central, à jouer. Cela repose énormément sur l'ouverture d'esprit de toutes celles et ceux qui décident des lignes éditoriales dans les médias. Il faut oser sortir de sa zone de confort, car l'enthousiasme populaire pour le sport féminin en général, à l'échelle mondiale d'ailleurs, est indéniable. Pourtant, encore aujourd'hui, il y a beaucoup de médias, et en Belgique notamment, qui sont extrêmement frileux à l'idée de proposer à leur lectorat ou leur audience des informations et des programmes sur le sport féminin. Or, le sport féminin est amené à être bien davantage traité à l'avenir, car cela plaît aux gens et c'est dans l'ère du temps. Et ce n'est pas parce qu'un responsable de presse ne s'y intéresse pas, que son audience ne va pas s'y intéresser.
A l'instar d'autres domaines, les postes à responsabilité dans le sport – coach, directeur sportif … - sont souvent occupés par des hommes. Comment analysez-vous cette tendance ?
C'est vrai, mais c'est tout de même une tendance qui évolue. Encore une fois, cela dépend des structures et des endroits. Dans deux clubs de football belge, à Genk et au Sporting de Charleroi, ce sont des femmes qui s'occupent de la section féminine – pour les citer Betty Van Proeyen, Aline Zeler, Jacqueline Mahieux et Muriel Oostens. Mais c'est surtout au niveau des instances internationales que cela coince. Si l'on regarde le conseil de direction de l'UEFA par exemple, il n'y a aucune femme.

Les exploits récents de nos sportives belges Nina Derwael ou Nafissatou Thiam, ainsi que l'image très positive qu'elles renvoient, peuvent-ils inspirer les jeunes filles à s'investir dans le sport ?
Absolument. Et je pense même que cela va au-delà du sport, cela se passe à une échelle plus globale, plus fondamentale. Les valeurs qui émanent des athlètes de haut niveau sont inspirantes pour tous. Quand on voit le parcours de Nina Derwael et Nafi Thiam, ce qu'elles ont traversé, leurs valeurs… Ce sont de véritables leçons de vie.

En Belgique, le collectif #Balancetonsport, porté notamment par les judokates Charline Van Snick et Lola Mansour, a récemment dénoncé les inégalités dans le sport et les discriminations dont les sportives sont la cible. Que pensez-vous de ce mouvement ? Est-il nécessaire pour faire évoluer les mentalités ?
Ce mouvement est nécessaire, et il s'inscrit dans la vague #metoo, qui s'est révélée salvatrice pour de nombreuses personnes. Elle a légitimé non pas une parole, mais des paroles qui n'étaient pas audibles auparavant. Ce qui est intéressant, c'est que ce genre de mouvements dépasse les frontières. Ils inspirent les femmes et les sportives qui vivent dans des sociétés plus traditionnelles, dans des contextes autoritaires. C'est un moyen que notre époque met à notre disposition pour faire évoluer les mentalités et qui se révèle très efficace.
Surtout, grâce à ce genre d'initiatives, la peur a tendance à changer de camp. Et c'est là le vrai changement : quand la peur paralyse et qu'on craint les retentissements d'un abus de pouvoir, quel qu'il soit, c'est généralement ça qui freine. Ce genre de mouvements contribue donc à faire évoluer les mentalités, mais encore une fois, il faudra du temps, peut-être plusieurs générations, pour que cela se concrétise au niveau des institutions. A titre d'exemple, le Comité international olympique a déclaré que cette édition des JO était historique, entre autres parce qu'il y n'avait jamais eu autant d'égalité au niveau de la participation des sportifs et des sportives (48% de femmes), et a rappelé son objectif de parité parfaite pour 2024. Mais en fait, cela fait 40 ans que le Comité international olympique plaide pour une égalité hommes-femmes aux JO. Les changements prennent donc du temps.