Tadej Pogacar a "risqué sa vie à chaque fois" pour signer sa victoire d'anthologie à Milan-Sanremo
Entre chute, remontée spectaculaire et duel final haletant, le Slovène a signé l'une des victoires les plus marquantes de sa carrière.
- Publié le 23-03-2026 à 10h26
Certains s'étaient lassés de ses raids solitaires et de ses victoires dessinées à deux heures de l'arrivée, lui reprochant de tuer le suspense. Mais cette fois, bien malin celui qui trouvera quelqu'un qui s'est ennuyé, samedi après-midi. Car la victoire de Tadej Pogacar sur la Via Roma, lui permettant d'accrocher Milan-Sanremo à son immense palmarès, se racontera encore dans 10, 20 et peut-être 100 ans.
Avant de la décortiquer, restons dans les chiffres. Vainqueur des trois derniers Monuments — Liège-Bastogne-Liège 2025, Tour de Lombardie 2025 et désormais Milan-San Remo 2026 — et de quatre des cinq derniers (son seul échec : sa… deuxième place sur Paris-Roubaix 2025), le Slovène repousse encore les limites de l'exceptionnel. Premier champion du monde à s'imposer sur la Via Roma depuis Beppe Saronni en 1983. Premier ancien vainqueur de grand tour à gagner la Primavera depuis Vincenzo Nibali. Premier, tout court.
Avec onze Monuments remportés (deux de moins qu'Eddy Merckx au même âge), Pogi s'inscrit un peu plus dans la légende d'un sport qu'il respecte et qui le lui rend bien. "C'est peut-être la plus grande victoire de ma carrière… mais je dois dormir dessus", confiait celui qui s'était classé 5e en 2022, 4e en 2023, 3e en 2024 et en 2025. Et enfin premier en 2026.
Mais derrière ses statistiques monstrueuses, il y a aussi une histoire. Et celle écrite samedi était complètement dingue.
Sa chute et sa remontée avant la Cipressa : "J'ai été pris en sandwich et j'ai pensé à abandonner"
C'était l'un des grands sujets de discussion, entre passionnés et anciens vainqueurs, avant le premier Monument de la saison : Pogacar pouvait-il le remporter ? Si tous les scénarios tactiques avaient été envisagés, celui d'une chute des deux grands favoris (Pogacar, van der Poel) mais aussi de van Aert, à 32 km de l'arrivée, frôlait l'irréel. "Dans l'approche de la Cipressa, le pire moment pour terminer au sol, j'ai été pris en sandwich dans un rétrécissement et je suis tombé… en emmenant beaucoup de monde dans ma chute, décortiquait le champion du monde, à froid. Après l'une des plus longues glissades de ma vie, j'ai su me relever et repartir assez vite, après avoir libéré mon vélo d'un coureur qui était tombé dessus. J'ai directement constaté que les dégâts étaient minimes, pour moi comme pour ma machine."

Bien amoché visuellement sur le côté gauche, Pogacar ne souffrait que de plaies superficielles. "Mais dans ma tête, plein de choses se sont passées. Ma première réflexion ? C'est terminé. Je pensais monter dans la voiture ou rentrer à San Remo via le bord de mer. Mais ma deuxième pensée a été pour mon pote Michael Matthews, qui s'est fracturé les poignets et qui a manqué la Primavera, sa course préférée. Et j'ai continué."
Puis il a aperçu ses équipiers Florian Vermeersch et Felix Grosschartner, qui s'étaient laissé décramponner pour le ramener. "Ils ont fait un travail exceptionnel et m'ont donné l'espoir et la motivation. Sans eux, j'aurais abandonné. Dans la radio, tout le monde m'encourageait. Cela m'a rempli d'adrénaline." Et une fois revenu au pied de la Cipressa, il a été remonté en tête de peloton par un très solide Brandon McNulty. "Cela m'a permis de ne pas trop utiliser d'énergie, puis Isaac (Del Toro) m'a lancé." Et le trio Pogacar-van der Poel-Pidcock s'est envolé dans la deuxième partie d'une Cipressa historique, montée en 8 minutes 45 (record absolu).
Ses attaques jusqu'à faire craquer van der Poel : "Il lui a manqué un demi-pourcent"
Si la montée de la Cipressa a été rapide, que dire de la descente ? Malgré sa chute, qui aurait pu entamer son capital confiance, Pogacar est descendu comme une fusée. Parce qu'il connaissait chaque virage par cœur. "Je suis venu ici deux fois par semaine durant l'hiver pour m'entraîner. Mentalement, cela m'a coûté", précisait le Slovène, avant de se confier sur sa préparation minutieuse. "Florian Vermeersch étai venu avec moi durant quelques jours et j'ai également fait de beaux entraînements avec Nicolo Bonifazio."
L'ancien coureur italien, qui connaît chaque centimètre de la Cipressa, dont il est le maître absolu, lui a prodigué de précieux conseils. "Il connaît ce coin mieux que quiconque et l'avoir comme mentor a été un plus. Il m'a montré comment descendre à fond. Mais je dois être honnête : j'ai risqué ma vie à chaque fois, surtout avec le trafic italien qui est, disons, imprévisible. Je serais content de ne plus devoir faire cela dans les années à venir. C'est un véritable soulagement."
Malgré cette connaissance parfaite du terrain, ce n'est pas dans la descente, ni dans la partie transitoire entre le Poggio et la Cipressa (malgré la belle entente, le trio y a perdu 30 secondes dans le vent de face) que Pogi a fait la différence, mais dans le Poggio. "Le vent y était un peu plus favorable et j'ai tout donné pour partir en solitaire." Au point de faire craquer Mathieu van der Poel, ce qui l'a presque surpris. "Il lui a peut-être manqué un demi-pourcent."
À l'arrivée, le Néerlandais reconnaissait sportivement la suprématie de son rival. "Ma main gauche me faisait particulièrement souffrir après la chute, mais Tadej est tombé aussi, donc ce n'est pas une excuse. Dans le Poggio, j'ai rapidement senti que je devais prendre mon propre rythme." Et laisser filer Pogacar… et Pidcock, qui s'est accroché comme une véritable sangsue à la roue du leader d'UAE Emirates XRG.
Son sprint face à Pidcock : "J'ai eu peur jusqu'à la ligne"
Du sommet du Poggio jusqu'à la ligne d'arrivée, Pidcock n'a pas lâché Pogacar d'une semelle. Mais le Britannique n'a pas fait la descente de kamikaze qu'on lui imaginait, après avoir été mis à la rupture par les attaques incessantes du coureur de Komenda. Et les deux hommes se sont livrés à un mano a mano sur la Via Roma. "Je savais que Tom était très rapide au sprint et il semblait en pleine forme, admettait Pogacar. J'ai attendu le plus longtemps possible pour lancer et j'ai douté jusqu'à la ligne… et même après. Mais c'est passé." Pour quelques centimètres historiques.
Directement félicité par son pote Carlos Sainz une fois la ligne franchie, Pogacar était euphorique, malgré le sang qui coulait de ses plaies et son maillot déchiré. Une image qui rappelle les Strade Bianche 2025, quand il avait déjà devancé Tom Pidcock après avoir chuté. L'histoire s'est répétée. Mais que le Britannique se rassure : Pogacar ne reviendra pas sur Milan-San Remo. "Il me l'a promis… mais du coup, je n'aurais pas de moto pour m'emmener l'année prochaine", souriait le coureur de la formation Pinarello – Q36.5. "Si je reviens dans le coin, c'est juste pour les focaccias", ajoutait Pogacar, hilare.
Car après son exploit sur la Primavera, Pogacar n'a plus qu'une idée en tête : remporter Paris-Roubaix, le dernier Monument qui manque à son palmarès. "La préparation de l'Enfer du Nord a été l'autre grand axe de mon hiver. Ma victoire sur Milan-Sanremo est déjà une réussite en soi pour 2026, mais comme la forme est bonne, je suis impatient de vivre la suite." Les pavés devront être bien accrochés…