Au cœur même d'une opération "robot-assistée"
Dirigé par les doigts et les pieds du chirurgien depuis sa console, le robot aux quatre grands bras œuvre dans le cœur du patient. Gros plan sur une intervention de réparation d'une valve mitrale, au quartier opératoire des cliniques Saint-Luc, à Bruxelles.
- Publié le 12-06-2015 à 12h25
- Mis à jour le 12-06-2015 à 12h30

Allongé sur la table d'opération, le corps endormi de cette patiente âgée - souffrant d'une insuffisance mitrale - ne laisse entrevoir, sous les champs opératoires, qu'un morceau de thorax jauni par les produits de désinfection et fendu d'une petite incision de 4 cm de long sur 1 à 2 cm de large. "Nous avons réalisé une mini thoracotomie derrière le sein. L'incision, dont la cicatrice sera insignifiante après l'intervention, est en réalité plus petite qu'elle paraît, mais on a mis un écarteur des tissus mous", nous explique derrière son masque de chirurgien, le Pr Gebrine El Khoury, chef du service de chirurgie cardiovasculaire et thoracique aux Cliniques universitaires Saint-Luc. Par ce petit trou, pour accéder aux valves mitrales malades, nous allons introduire tous les instruments, fils, anneau ainsi que la caméra."
Car sur les trois écrans télé, dont est équipée la salle d'opération, apparaissent effectivement en direct les images impressionnantes de l'intervention qui se déroule sous nos yeux : gros plan et zoom avant sur ce cœur qui bat et que l'on va délibérément arrêter près de deux heures durant, soit le temps nécessaire pour effectuer la réparation de la valve. "Electrocardiogramme plat", indique aussitôt l'un des membres de l'équipe médicale.
Des images dix fois agrandies
Si, sur ces écrans, l'image fait apparaître les organes, les vaisseaux et les tissus à une échelle 3,5 fois supérieure à leur taille réelle, celle que l'on peut voir à travers les loupes de la double console placée à trois mètres environ de la patiente sont autrement plus fascinantes encore. Et pour cause, en 3D et grossie dix fois, elle s'avère d'une précision renversante ! A tel point qu'au moment où, pour vider le cœur, on incise l'oreillette, c'est tout juste si le sang qui gicle soudainement ne fait pas avoir par réflexe un mouvement de recul, comme pour éviter qu'il ne vous éclabousse la figure.
Assis à l'une des deux consoles mises face à face, les yeux collés aux lunettes et les doigts enlacés aux manettes, le Pr Philippe Noirhomme, lui, ne se laisse plus impressionner. Imperturbable, il opère et dirige les opérations. A distance de la malade, sur laquelle se penchent un autre chirurgien et les infirmières instrumentistes, c'est bien lui qui est aux commandes de cette opération de chirurgie cardiaque.
De sa console, il manipule avec une dextérité maîtrisée les bras du robot intuitif Da Vinci, acquis il y a 4 ans par les cliniques Saint-Luc. Protégés d'un film plastique pour en garantir la stérilité, les quatre grands tentacules mécaniques se meuvent, dans des mouvements amples et fluides, guidés par le pouce et l'index du chirurgien, clairement concentré sur les délicates manœuvres. "Il y a les deux bras de travail, prolongement des mains du chirurgien; un troisième pour la caméra ainsi que la lumière et le quatrième pour l'écarteur dans le cœur", nous précise-t-on.
Un vrai travail de broderie fine
"Avec les pieds, via ces pédales, je peux utiliser le bistouri électrique pour coaguler, régler la position de la caméra, modifier la position du bras ou changer d'instrument", nous explique pour sa part le chirurgien cardiaque, tout en poursuivant son intervention.
Du fil, des aiguilles, des ciseaux, des tissus (humains), de la couture ? Non, de la fine broderie en 3D. C'est un réel travail d'orfèvre auquel s'appliquent ces médecins aux gestes assurés. Doux par moments, plus rapides à d'autres, quand cela s'avère nécessaire. Mais toujours d'une précision extrême. Ou tout l'art de maîtriser la plastie.
"Il ne s'agit pas d'une chirurgie robotique, commente le Pr El Khoury. Le robot est en réalité un instrument entre les mains du chirurgien qui le manipule. Comme un prolongement. Il nous permet de diminuer encore l'incision et donc d'être moins invasif. Il nous offre une qualité d'image en 3D magnifique; on a vraiment l'impression d'être à l'intérieur du cœur. Un autre bénéfice est la faculté d'amplification des mouvements, la fluidité et l'absence de tremblements. Il n'y a qu'une chose qui manque : l'aspect tactile; on ne sent pas ce que l'on fait, même si avec l'expérience…"
Et en l'occurrence, l'équipe sait de quoi elle parle. Au sein du service, l'histoire de la réparation de la valve mitrale est longue de près d'un quart de siècle et chaque année, l'équipe réalise quelque 150 interventions de ce type.
"En mai dernier, en première belge - et peut-être même européenne -, une enfant de 12 ans, souffrant d'une malformation cardiaque congénitale (une communication entre les oreillettes), a pu bénéficier du savoir-faire de ces médecins et de cette technologie de pointe éprouvée chez l'adulte", explique le Pr Jean Rubay du service de chirurgie cardiaque pédiatrique. Il s'agissait de la première opération pédiatrique robot-assistée de ce type.

L'idée de départ étant de former des équipes, composées de chirurgiens expérimentés et de jeunes assistants, le choix des cliniques Saint-Luc s'est d'emblée porté sur une double console. Face à l'opérateur se trouve l'autre chirurgien; tous deux travaillent dans un échange de discussions permanentes. "Nous avons tout de suite pu donner à la chirurgie robotique notre expérience de la chirurgie classique", se félicite le chef du service de chirurgie cardiovasculaire et thoracique, le Pr Gebrine El Khoury.

Commandé des doigts et des pieds, l'appareil Da Vinci offre une meilleure visualisation des structures cardiaques et une meilleure flexibilité technique dans la cage thoracique, permettant de réparer des valves mitrales défectueuses avec la plus grande précision. A Saint-Luc, une équipe "robotique" a spécifiquement été formée à l'utilisation du Da Vinci. Elle rassemble des chirurgiens, des infirmières, des perfusionnistes et des anesthésistes.
"Lorsque l'on a une valve déficiente, il est toujours préférable de la réparer plutôt que la remplacer par une prothèse, que ce soit pour éviter les complications, pour la qualité de vie et la survie du patient, explique le Pr Gebrine El Khoury. Depuis une quinzaine d'années, nous travaillons dans l'idée de diminuer le trauma chirurgical, qui consiste à donner au malade la chance d'être opéré par une petite incision, pour qu'il puisse notamment avoir une convalescence beaucoup plus active et donc récupérer plus vite."

L'intervention de réparation de la valve mitrale avec l'assistance du robot Da Vinci, qui nécessite une longue préparation, durera 4 à 5 heures. Du 19 au 21 juin prochains, le Service de chirurgie cardiovasculaire et thoracique des cliniques Saint-Luc organise le 1er "Aortic Valve Repair Summit", un symposium international consacré à la réparation de la valve mitrale. Il rassemblera des chirurgiens cardiaques, cardiologues et anesthésistes issus des quatre coins du monde. (Rens. : www.valvesymposium.com)