Abandon de la lutte contre le Sida en Afrique: "Nous sommes en train de créer un tsunami qui va déferler sur l'Europe"
MSF et l'Onu alertent sur l'impact considérable d'un désengagement mondial "sans précédent" dans la lutte contre le VIH.

- Publié le 28-11-2025 à 11h29
- Mis à jour le 28-11-2025 à 11h44

"La seule chose à laquelle je pouvais penser, c'était à mes enfants et au fait que j'aillais mourir", raconte une travailleuse du sexe sud-africaine de 37 ans, mère de trois enfants, après avoir été privée de son traitement antirétroviral, qui bloque le développement du virus donnant lieu au Sida, pendant quatre mois. "C'est comme si le sol s'était dérobé sous nos pieds. Avant, nous avions des endroits où aller, des gens à qui parler, et nous savions que quelqu'un se souciait de nous, grâce aux groupes de soutien par les pairs, et aux conseillers communautaires", ajoute une femme vivant avec le VIH (virus de l'immunodéficience humaine) au Mozambique.
Ce genre de témoignages affluent de nombreux pays africains (lire aussi ci-dessous). À l'occasion de la Journée mondiale contre le sida du 1er décembre, plusieurs organisations internationales, telles Onusida et Médecins sans frontières (MSF), lancent l'alerte : les coupes "brutales" dans le financement de la lutte contre le VIH/Sida ont des "conséquences dévastatrices" dans les pays pauvres.
Cette année, "la riposte mondiale au VIH a subi son revers le plus important depuis des décennies", affirme l'Ougandaise Winnie Byanyima, directrice exécutive de l'Onusida.
En février, les États-Unis, le principal donateur de la lutte contre le VIH dans les pays à revenus faible et intermédiaire, ont mis en pause leur financement, affectant notamment le programme présidentiel contre le VIH Pepfar, présent dans 55 pays, dont la moitié africains, et l'USAid, l'agence de l'aide au développement, fermée par Donald Trump.
L'éléphant américain
"Or, les États-Unis sont un mastodonte pour le financement international contre le VIH. Le programme bilatéral Pepfar représente plus de 50 % de ce financement. Le Fonds mondial pour la lutte contre le VIH représente 28 %, mais un tiers du budget est pris en charge par les États-Unis… Et la tendance est générale : ces financements internationaux diminuent constamment depuis 2018", constate Stéphanie Drèze, coordinatrice du plaidoyer VIH chez MSF, ONG qui dénonce un "désengagement sans précédent" dans cette lutte.
Décès à la clé
Conséquences : au 15 octobre 2025, selon un nouveau rapport de l'Onusida, 2,5 millions de personnes qui utilisaient la Prep, médicament préventif contre le VIH, en 2024 ont perdu l'accès à leurs médicaments en 2025 en raison des réductions des dons. Au Nigéria, la distribution de préservatifs a chuté de 55 %. Des ruptures de stock de kits de dépistage du VIH et de médicaments ont également été signalées en Éthiopie et en République démocratique du Congo. Des cliniques ont également fermé sans préavis dans plusieurs pays. Avec des décès à la clé, dont le nombre est encore difficile à évaluer. "Si un patient avec le VIH interrompt brutalement son traitement, le virus, qui était inhibé, se réactive en quelques semaines, souligne Winnie Byanyima. Durant ces quelques semaines, le patient ne mourra pas, mais son état s'aggravera en raison de la charge virale. Ainsi, nous ne constaterons les véritables conséquences de ces interruptions soudaines que bien plus tard. En raison des décisions des gouvernements aujourd'hui, certaines personnes mourront dans les années à venir, et c'est inacceptable."
Effet boomerang en Europe
Certes, entre-temps, poursuit l'agence onusienne, les programmes américains Pepfar ont repris, mais le Fonds mondial n'atteint, lui, toujours pas ses objectifs : les promesses de dons du sommet trisannuel du 21 novembre, atteignent 11,3 milliards de dollars, pour un objectif de 18 milliards. Les promesses des États-Unis sont ainsi passées de 6 milliards à 4,6 milliards de dollars. Plusieurs autres états ont aussi choisi de revoir leurs dons à la baisse.
C'est le cas de la Belgique, relève MSF. Jusqu'ici de 15 millions d'euros par an, ses promesses sont à présent de 10 millions annuels, "on voit donc un désinvestissement". Et l'Europe (UE, Commission…) ne comblera pas de son côté le désinvestissement international dans le VIH. "La tendance est en fait générale : l'aide publique au développement est en train de décroître. Cela vaut pour les États-Unis, mais aussi pour les autres grands donateurs : Allemagne, Royaume-Uni, Japon, France et d'autres…, reprend Stéphanie Drèze. Il y a désormais une forte incitation, de plus en plus marquée aujourd'hui, à mobiliser les ressources nationales (des pays pauvres touchés par le VIH, NdlR). Il est évident que ces pays doivent investir davantage dans leur riposte, mais la faisabilité de cette mesure dans les délais impartis, notamment pour couvrir les coûts du manque du jour au lendemain, pourrait s'avérer complexe. Le principal risque est donc une résurgence de l'épidémie."
Avec un effet boomerang chez nous… "Je pense qu'il est nécessaire de rappeler aux contribuables belges et européens, qu'à long terme, cela devient aussi un problème pour eux, affirme Gorik Ooms, professeur de politique de santé à l'Institut de médecine tropicale d'Anvers. Cela peut paraître cynique. Mais que font les gens lorsqu'ils n'ont plus accès à la thérapie antirétrovirale ou que cet accès est irrégulier ? Ils contracteront des infections opportunistes. Ils se mettront à prendre les antibiotiques qu'ils trouveront et qui seront de qualité inférieure. Ils risquent d'interrompre leur traitement. Nous sommes en train de créer une vague, un véritable tsunami de résistance aux antimicrobiens, qui va déferler sur l'Europe."