Le célèbre virologue Peter Piot au sujet du coronavirus: "En Belgique, on est sorti du cycle infernal"
Le microbiologiste belge manifeste son inquiétude face à l'émergence de variants du coronavirus, mais estime toutefois que l'on aperçoit la lumière au bout du tunnel.

- Publié le 09-02-2021 à 17h32
- Mis à jour le 10-02-2021 à 18h29

L'UCLouvain a remis, ce mardi 9 février, le titre de docteur honoris causa au microbiologiste belge Peter Piot. L'homme qui a fait de sa vie un véritable combat contre les maladies joue un rôle prédominant dans la gestion de la crise sanitaire actuelle. Conseiller spécial d'Ursula von der Leyen, il aide et aiguille la présidente de la Commission européenne sans jamais prétendre influencer ses décisions. S'il est satisfait de voir que l'avis des scientifiques est davantage pris en compte, il n'en regrette pas moins que certains experts tentent de se substituer aux décideurs. Variants, campagne de vaccination, mesures sanitaires: Peter Piot a répondu aux questions de journalistes dans le cadre d'une interview collective. Nous approchons-nous d'un retour à la vie normale ?
Je crois qu'on n'est malheureusement qu'au début de cette épidémie et qu'on doit commencer à penser en des termes de société vivant avec le Covid-19. Ce qui ne veut pas dire que l'on restera dans cette situation de crise, surtout avec le vaccin. Grâce au vaccin, on devrait être capable de retourner à une vie normale mais, de temps en temps, il y aura des flambées épidémiques. Il faudra continuer à respecter certaines règles, comme le port du masque quand on est enrhumé, quand on tousse. Comme c'est le cas au Japon. Pour le moment, certainement, il faut absolument maintenir les précautions jusqu'à ce qu'il y ait un taux de vaccination suffisant et jusqu'à ce qu'on ait supprimé les infections.
Quel regard portez-vous sur la campagne de vaccination européenne ?
Pour le moment, la vaccination avance trop lentement en Europe (à l'exception du Royaume-Uni). Le problème c'est qu'il n'y a pas assez de vaccins pour le moment. C'est le plus grand handicap en Europe. On a sous-estimé la complexité de la vaccination. Mais il y a également des succès dans cette campagne, notamment le fait que la Commission européenne a négocié des contrats avec les laboratoires pharmaceutiques pour que chaque Etat membre ait accès à ce vaccin. Les petits pays en sont très contents car ils savent que sans ça ils n'auraient pas eu accès aux vaccins.
Craignez-vous qu'un écart se creuse au niveau de la vitesse de vaccination entre les différents pays européens ?
C'est une inquiétude. Mais le problème c'est qu'il s'agit d'une responsabilité des autorités nationales, il n'y a pas de pouvoir supranational pour dicter la marche à suivre au niveau de la vaccination. Il y a juste une pression par les pairs, parce qu'aucun pays ne veut être considéré comme le dernier du groupe. Mais tout cela cela n'a pas beaucoup de sens. On ne peut pas imaginer une Europe où plusieurs pays ont un très bon taux de vaccination et pas les autres. Comment ferait-on pour rouvrir les frontières ? Comment organiserait-on le tourisme ?
Y a-t-il eu en Europe une assez grande coordination face à cette crise sanitaire ?
Dans sa prise de mesures comme le confinement, l'Europe est toujours en retard par rapport à l'épidémie. En Belgique grâce au dernier confinement avec le nouveau gouvernement, on est passé du pays le plus touché en termes de nouvelles infections au groupe des pays avec le moins de contaminations. Cela prouve que ces actions collectives avec une responsabilisation de chacun ont un effet. Mais c'est certain que ça ne peut pas durer pour toujours. C'est là qu'au niveau européen il n'y a pas assez de coordination. Or c'est très important en ce qui concerne les voyages, les frontières... Un pays seul ne peut pas résoudre ça, il faut une approche harmonisée.
Que pensez-vous de la décision de l'Europe de menacer de limiter les exportations de vaccins hors Union suite aux tensions avec AstraZeneca ?
Je n'étais pas partisan d'un blocage des exportations de vaccins en dehors de l'UE. Dans le monde actuel, une partie d'un vaccin va venir des Etats-Unis, l'autre de l'Allemagne. Il est ensuite envoyé ailleurs pour être mis en flacon... Plusieurs pays sont donc impliqués. Le levier c'est de travailler avec l'industrie pour stimuler la production.A ce niveau-là, il faut avoir une vision à plus long terme. Car il va y avoir d'autres épidémies et on ne veut pas entrer à nouveau dans ce problème de production, qui est le souci fondamental actuellement.

Êtes-vous inquiet quant à l'effet de certains variants sur la campagne de vaccination ?
Il est vrai que je suis inquiet par rapport à ce qui se passe avec les mutations du virus. Il faut être très vigilant. Nous avons eu une réunion avec les PDG des laboratoires pharmaceutiques sur la possible nécessité de faire des vaccins additionnels si les variants du virus deviennent incontrôlables avec les vaccins actuels. Nous n'en sommes pas encore là mais il faut être prévoyant.
Quelles leçons peut-on tirer de cette pandémie ? Où pourrions-nous être meilleurs à l'avenir ?
La première leçon, c'est qu'il n'y a pas de temps à perdre. C'est difficile politiquement, mais il faut en principe agir avant qu'il y ait un pic épidémique. Quand il y a contagion, si on peut prévenir les premiers cas, on prévient tous les autres qui vont en résulter. Ensuite, il faut continuer les mesures prises au niveau de la société sur une période suffisamment longue pour obtenir une suppression du virus, qui n'est pas synonyme d'élimination. Ce qu'il faut absolument retenir pour la prochaine épidémie, c'est qu'il faut mieux s'organiser. Il faut des structures qui exercent une meilleure surveillance épidémiologique, pour pouvoir sonner l'alerte tout de suite. Il faut avoir également des structures de décisions plus efficaces. Un des gros problèmes de la Belgique, c'est qu'il y a beaucoup de centres de décisions. Pour des cas, comme celui que nous connaissons, c'est un handicap. Enfin, au niveau européen, on a appris qu'on est faible au niveau de la production de vaccins, qu'on dépend trop d'autres pays comme la Chine notamment en ce qui concerne les matières premières.
D'où viendra la prochaine crise sanitaire qui touchera notre planète ?
Cela peut venir de n'importe où. Il y a deux options probables: une zoonose ou une épidémie d'infection bactérienne résistant à tous les antibiotiques - ce point m'inquiète tout particulièrement. Il ne faut pas négliger non plus la possibilité de voir apparaître un autre coronavirus. C'est le troisième coronavirus mortel que l'on observe.
Faudra-t-il radicalement changer nos modes de vie pour éviter de nouvelles épidémies ?
Il y a deux grandes menaces: le réchauffement de la planète et ces épidémies. Je pense que le risque d'épidémie va augmenter et c'est dû au fait que l'on ne vit pas en harmonie avec la nature. On doit revoir notre rapport avec la nature, avec le climat. Cela nécessite une approche multilatérale, internationale.
Êtes-vous satisfait de la façon dont évolue la relation entre experts et politiques ? La crise sanitaire a-t-elle permis à l'avis scientifique d'être davantage pris en compte par les décideurs ?
L'interaction entre science et politique est très complexe, mais également très intéressante. C'est probablement la première fois que les scientifiques sont si impliqués dans la politique. Je fonctionne en tant que conseiller scientifique auprès d'Ursula von der Leyen, mais je n'ai ni l'ambition ni l'intention d'influencer la politique. Les scientifiques sont des conseillers mais, en fin de compte, ce sont ceux qui sont au pouvoir qui doivent prendre des décisions en fonction d'autres éléments que l'évidence scientifique. Il y a des facteurs psychologiques et économiques qui font que le conseil scientifique n'est pas suivi à la lettre. Mais il ne faut pas non plus faire comme Trump et aller à l'encontre de l'évidence scientifique, bien entendu. On peut toutefois noter que certains scientifiques ont l'air de penser que ce sont eux les décideurs. Tout comme, au Royaume-Uni, il y a des ministres qui donnent des cours de virologie. C'est absurde.
L'omniprésence des experts dans le débat public a-t-elle des dérives ?
En science, ce qui marche n'est pas toujours clair à 100%, tout comme ce qui ne marche pas. Qui plus est, les scientifiques adorent se disputer, avoir des opinions contraires. Cela fait avancer la science. Mais si ça se fait en public, ça peut saper la confiance en la science. C'est un véritable dilemme, parce que la science avance via les controverses et les critiques, mais ce n'est pas le moment de le faire en public.
Nous avons opté en Europe pour des mesures très restrictives. Une autre approche était-elle possible ? Le confinement aurait-il pu être évité si on avait été mieux armés, notamment au niveau hospitalier ?
Je ne pense pas que c'était possible d'éviter le confinement. Le seul moyen de ne pas devoir y avoir recours plusieurs fois aurait été d'agir avant qu'il y ait un problème avec un lockdown assez extrême, suivi d'une fermeture des frontières. Ce n'était pas vraiment une option. Les pays où la vie est plus ou moins normale actuellement sont ceux où on ne peut ni entrer ni quitter le territoire, comme en Corée du Sud. Ce n'est pas une possibilité pour un pays comme la Belgique. Des mesures comme un couvre-feu ne devraient pas être nécessaires si tout le monde respectait les règles.
Êtes-vous optimiste pour les mois qui viennent ?
Oui parce que les vaccins commencent à arriver. Il faut faire preuve d'encore un peu de patience. On est sorti du cycle infernal. Je trouve qu'il y a une grande différence entre un confinement temporaire et un confinement à répétition. En Belgique, on a la perspective de jours meilleurs et d'une normalisation de la situation.