"Des virologues ayatollahs du contrôle", "minimiser les chiffres est dangereux": les experts plus que jamais divisés face à la situation épidémiologique
Le pire est-il derrière nous ? Pour le Pr Gala, c'est oui. Pour Philippe Devos, "cela dépendra du comportement des plus de 65 ans". Marc Van Ranst se veut plus prudent.

- Publié le 24-08-2020 à 09h42
- Mis à jour le 31-08-2020 à 11h54

La Belgique atteindra vraisemblablement le cap des 10.000 morts dus au coronavirus en ce début de semaine. Le nombre de décès liés au coronavirus se chiffrait ce dimanche à 9 988. La moitié s'est produite en maison de repos (4 943), presque autant dans les hôpitaux (4 923). Le chiffre de 10 000, bien que symbolique, agit comme un révélateur de la violence de l'épidémie que connaît notre petit pays. Pas de dramatisation : nous sommes très loin, en cette fin d'été, des bilans meurtriers communiqués au plus fort du printemps, avec un pic à 342 décès le 12 avril. Le nombre de morts connaît certes une recrudescence, mais d'une ampleur incomparable : 10 morts en moyenne par jour sur la semaine écoulée, selon Sciensano. Les admissions à l'hôpital ont baissé de 23 % par rapport à il y a 7 jours (26 en moyenne). Mais le virus reste bien présent : il faut apprendre à vivre avec.

Le gouvernement et les experts officiels (membres notamment de la Celeval), tels Marc Van Ranst, continuent de recommander des mesures strictes et refusent un relâchement trop rapide. Ce dimanche pourtant, le nombre de nouvelles contaminations, après un rebond cet été, connaît un recul de 15 % par rapport à la semaine qui précède (507,9 nouveaux cas par jour sur la période entre le 13 et le 19 août). Le nombre de contaminations continue toutefois d'augmenter à Bruxelles… Une question s'impose : le pire est-il derrière nous ? La réponse dépend de l'interlocuteur tant les discours tenus par les experts, qui se déchirent régulièrement sur nombre de sujets, varient.
"Cela ne dépendra pas des médecins et des scientifiques mais bien de la population et en particulier du comportement des plus de 65 ans (NdlR : près de 95 % des tués). Nous en sommes à 10 000 morts, avec 15 % de la population qui a été infectée. Au vu de ces chiffres, on ne peut pas dire que le pire est derrière nous. Les personnes à risques, âgées de plus de 65 ans, ont leur sort entre les mains. Ils savent ce qu'il faut faire pour se protéger. Si cette population décide de revivre comme avant et refuse le vaccin quand il sortira, le pire pourra être à venir. On peut l'éviter si la population à risque reste prudente jusqu'à l'arrivée des premiers vaccins. On a toutes les cartes en main : on connaît suffisamment le mode de transmission du virus", analyse le Dr Philippe Devos, président de l'Absym (syndicat des médecins) et patron des soins intensifs au CHC de Liège.
Jean-Luc Gala, spécialiste des maladies infectieuses de l'UCL, se veut nettement plus optimiste sur l'évolution de l'épidémie, moins sur les conséquences sociales. "Le pire est clairement derrière nous. Il n'y a pas de deuxième vague. Il faut maintenant faire attention à ne pas tuer la société. Les virologues nous inventent un remède qui nous prémunit du virus, mais dont les conséquences sont bien plus dures que la maladie elle-même, assène-t-il, réclamant des mesures moins strictes, tout en préconisant le port du masque et le respect de la distanciation sociale. "On est confronté à des virologues ayatollahs du contrôle qui préconisent des mesures plus dures qu'en mars-avril alors que la situation est bien meilleure, reprend Jean-Luc Gala. En ce moment, la société va mal financièrement et psychologiquement. Il y a des faillites, des licenciements, du désespoir, des suicides. Si l'on n'écoute qu'eux (NdlR : les virologues), on n'aura plus d'indépendants dans un an. Ce sera un bain de sang social." Une vision qui diffère de celle des experts de la Celeval. Sur Twitter ce dimanche, Marc Van Ranst estimait, quant à la situtation bruxelloise, que "cela n'aide pas qu'un infectiologue bruxellois comme Jean-Luc Gala dise qu'il ne voit pas le moindre signe d'une seconde vague corona", assurant que "c'était une stratégie dangereuse pour la santé de minimiser ces chiffres". Pour l'expert le plus médiatique du pays, il y a bien une seconde vague.
Que disent ces chiffres ? Sur ces 14 derniers jours, notre pays a connu une moyenne de 54 nouveaux cas pour 100 000 habitants. Exactement comme la France. Seuls l'Espagne (153 cas pour 100 000 habitants !), Malte (120), le Luxembourg (96) et la Roumanie (88) connaissant des chiffres plus élevés que les nôtres. "On voit une augmentation des contaminations, mais pas du nombre de malades. Les gens sont infectés sans être malades. Cela, une partie des experts du nord du pays (NdlR : il vise Marc Van Ranst) refusent de le comprendre", pointe Jean-Luc Gala. "La situation n'a plus rien à voir avec mars-avril où l'on a essuyé une grosse première vague. On s'en est finalement bien sorti quand on voit combien on était mal préparé. On a endigué cette vague malgré un déconfinement trop rapide. Aujourd'hui, les 20-30-40 ans constituent la majorité des contaminés. Les 15 % de personnes qui constituent le groupe à risque, et peuplaient au printemps les lits d'hôpitaux, ont appris la leçon et se protègent. Cela doit nous permettre d'appliquer des mesures plus souples."

Philippe Devos: "On est dans le premier tiers des mauvais élèves"
D'aucuns ne cessent de rappeler, 6 mois après le début de l'épidémie en Belgique, que notre pays détient toujours le triste record (derrière Saint-Marin) du nombre de morts dus au coronavirus. Cet indicateur se révèle toutefois critiquable tant les différents pays comparés n'ont pas comptabilisé leurs morts de la même manière. La surmortalité (le nombre de morts durant les mois d'épidémie comparé au nombre de morts les mêmes mois, les autres années, voir graphique ci-contre) est considérée par les scientifiques comme une méthode de comparaison plus efficace.
"En nombre de morts par habitant, on est surévalué par rapport à d'autres pays qui ont été moins honnêtes", souligne en effet le docteur Philippe Devos. "Mais même en regardant la surmortalité, on voit que certains pays ont mieux cadré les choses que nous, avec un pic moins important. On n'est pas les plus mauvais de la classe, mais on est sans doute dans le premier tiers des mauvais élèves. On aurait pu éviter de nombreux décès, en particulier dans les maisons de repos."