Deux entreprises belges concernées par la loi européenne sur la déforestation témoignent : "Un monstre administratif"
Coordonnées GPS, images satellites, base de données… Pour certaines entreprises, la charge administrative liée à la législation européenne sur la déforestation serait lourde et inopérante.
- Publié le 06-01-2026 à 13h35

Filip D'Haeseleer s'engage dans les allées formées par les milliers de palettes de bois tropicaux, entassées dans un entrepôt de Denderwood, à Neufchâteau. Le directeur de cette entreprise flamande, spécialiste des bois durs tropicaux en Europe, savoure l'odeur se dégageant de ce mélange de méranti (Asie), padouk (Afrique) et garapa (Amérique du Sud), pour ne citer que quelques-unes des 67 essences qui se côtoient dans les locaux.
Sur chaque tas de palettes, une étiquette mentionnant une suite de chiffres unique (le numéro DDS, pour due diligence system) et un code-barre permet de retracer l'origine du produit. Le bois, dans la majorité des cas, arrive sur le sol belge via le port d'Anvers. "On gère annuellement environ 35 000 paquets de ce type, et tout doit être scanné, à l'entrée comme à la sortie", assure Filip D'Haeseleer. Ces tas de planches passent entre les mains des dix employés de l'antenne de Neufchâteau. Ils les découpent et les rabotent avec des machines, pour les transformer en parquets, terrasses ou façades.
Au nord-est de l'entrepôt de Denderwood, les turbines de Unilin Vielsalm crachent dans le ciel d'impressionnantes volutes de vapeur, visibles à des kilomètres à la ronde. Ici, les 340 employés œuvrent à la production de panneaux MDF et de sol stratifié. Les panneaux sont notamment vendus aux magasins de bricolage.
La législation EUDR, cible de toutes les critiques

Ces entreprises belges sont toutes deux concernées par le règlement européen sur la déforestation (EUDR), dont l'entrée en vigueur a récemment été reportée par les eurodéputés au 30 décembre 2026. Cette législation vise à garantir que les produits circulant sur le marché (dont le bois, mais aussi le soja, le cacao et le café, entre autres) ne contribuent pas au déboisement. Denderwood se trouve en première ligne, en tant qu'importateur de bois sur le territoire de l'Union européenne. Unilin est touché par cette réforme via ses fournisseurs européens, chez qui une partie des ressources en bois sont achetées.
Le propriétaire forestier moyen, en Europe, possède deux à trois hectares. C'est très petit, comme parcelle. Peut-être qu'il va effectuer une vente de bois dans sa vie, pour laquelle les démarches administratives seront très complexes.
'Lourdeur administrative'
Depuis 2023, Denderwood travaille d'arrache-pied pour se mettre en conformité avec les règles de la 'loi déforestation' : mobilisation de trois équivalents temps plein, achat d'un logiciel de collecte des données pour un montant de 50 000 euros, et multiplication par cinq des frais de visite. "Nous supportons seuls ces coûts, qui ne se répercutent pas sur nos fournisseurs et nos clients", précise Hicham Chine, responsable des ventes internationales au sein de l'entreprise flamande. "D'autant que les frais engagés ne seront peut-être pas nécessaires", ajoute Filip D'Haeseleer, en référence aux atermoiements européens sur ce dossier.
Si Denderwood est prêt pour le règlement déforestation, cela semble plus compliqué pour les petits importateurs de bois, parfois incapables d'assumer les tâches administratives demandées par l'Union européenne. Il en va ainsi des deux seuls producteurs européens de Denderwood (autrichien et allemand), qui l'approvisionnent en frênes. "Ils disent ne pas être capables d'effectuer les démarches administratives demandées, qui requièrent des compétences spécifiques", confie Filip D'Haeseleer.
L'écho est le même du côté d'Unilin : "Le propriétaire forestier moyen, en Europe, possède deux à trois hectares. C'est très petit, comme parcelle. Peut-être qu'il va effectuer une vente de bois dans sa vie, pour laquelle les démarches administratives seront très complexes", décrit Eric Letombe, responsable bois au sein d'Unilin Panels.
Désormais, il faudrait mettre en place un suivi GPS pour chaque arbre, afin de voir le trajet effectué depuis l'abattage jusqu'à la scierie et après.
La géolocalisation et les images satellites
Au cœur de cette "lourdeur administrative", il y a d'abord la nécessité pour les premiers opérateurs de la chaîne de production de collecter les coordonnées GPS permettant de localiser l'origine de leurs produits. "Nos fournisseurs asiatiques, africains et brésiliens ont déjà réalisé des plans d'aménagement pour leurs domaines forestiers, dans lesquels chaque essence est identifiée. Mais désormais, il faudrait mettre en place un suivi GPS pour chaque arbre, afin de voir le trajet effectué depuis l'abattage jusqu'à la scierie et après", développe Filip D'Haeseleer.

En parallèle, l'importateur de bois doit, lors de l'achat, s'assurer que les fournisseurs n'ont pas eu recours à des pratiques liées à la déforestation. "Nous devons, pour cela, analyser des images satellites et des time-lapses jusqu'à cinq ans avant la coupe de l'arbre que nous allons acheter au fournisseur", illustre le directeur de Denderwood. Lorsque la commande concerne plusieurs essences issues de différentes parcelles de forêt, le suivi que doivent réaliser les équipes de Filip D'Haeseleer devient une corvée.
Une fois que le bois arrive dans les locaux de Denderwood, les employés encodent le numéro DDS dans le système TRACES mis en place par l'Union européenne. "Sauf que cette plateforme requiert un certain format de données, qui n'est pas toujours compatible avec celui de nos fournisseurs hors UE", explique Filip D'Haeseleer.
Lorsque la Commission européenne a tenté d'importer des données de géolocalisation dans la plateforme informatique TRACES, celui-ci aurait d'ailleurs crashé. C'est l'une des raisons avancées pour justifier le report de l'entrée en vigueur de l'EUDR.
Quand on rencontre nos fournisseurs sur place, on est obligé d'être casse-pieds, c'est un peu de l'ingérence.
"Quand on rencontre nos fournisseurs sur place, on est obligé d'être casse-pieds, c'est un peu de l'ingérence. On rentre dans leur bureau pour leur demander s'ils respectent tout un tas de conditions, comme des gendarmes, raconte Hicham Chine. Et notre crédibilité auprès d'eux est aussi entamée, au vu des multiples retournements de situation au niveau européen."
Un manque de clarté
D'ici au mois d'avril, la Commission européenne doit à présent fournir un rapport d'évaluation pour mieux cerner de l'impact de cette loi, notamment du point de vue de la charge administrative supposée. Car beaucoup de questions restent en suspens quant aux modalités pratiques de la mise en œuvre de l'EUDR. "Quelle est notre responsabilité, quelle est la responsabilité de notre fournisseur ? Quelles sont les données qu'on doit garder chez nous, pour combien de temps ? Quelles sont les données qui peuvent être demandées plus tard ?….", résume, en vrac, Jan Gallet, manager d'Unilin Panels.
En l'état, Denderwood comme Unilin estiment que les contours du règlement restent flous, et laissent trop de place à l'interprétation. Et comme le contrôle incombe aux États membres – c'est le SPF Santé Publique qui s'en charge en Belgique – la loi manquerait d'harmonisation. En cas de sanction, des saisies, interdictions de mise sur le marché ou amendes (jusqu'à 4 % du chiffre d'affaires) pourront être engagées.
