Les glaciers, un "compte bancaire en déficit" : en Europe, 10 % perdus en 3 ans
L'Unesco et l'Organisation météorologique mondiale viennent de lancer l'Année internationale de la préservation des glaciers. Cette initiative à l'échelle mondiale veut mettre en lumière le rôle vital des glaciers et les défis urgents posés par leur fonte accélérée.

- Publié le 06-02-2025 à 06h58

La moitié des glaciers et des sites du patrimoine mondial disparaîtront d'ici à la fin du siècle, si les émissions de gaz à effet de serre continuent au rythme actuel. Et quel que soit le scénario climatique, un tiers de ces glaciers disparaîtront d'ici à 2050. Et cela inclut certains des glaciers les plus emblématiques comme les derniers du continent africain, tels le mont Kilimandjaro ou le mont Kenya, avertit l'Unesco.
L'organisation des Nations unies pour la culture, l'éducation et la science, en forme d'alerte, a déclaré 2025 l'année internationale pour la préservation des glaciers, afin d'en montrer les multiples impacts sur la planète et ses habitants. "Les glaciers et les calottes glaciaires stockent environ 70 % de l'eau douce mondiale, mais aujourd'hui ces formations reculent rapidement en raison du dérèglement climatique. Il est impératif de préserver ces ressources pour assurer la durabilité environnementale, la stabilité économique et la préservation des cultures et des moyens de subsistance des populations locales et autochtones", souligne l'agence onusienne, qui a fait le point sur l'état de la science concernant ces "châteaux d'eau de l'humanité".
Compte bancaire en eau
"On peut voir les glaciers comme un compte bancaire en eau, décrit John Pomeroy, glaciologue canadien (Université du Saskatchewan). Et les revenus de ce compte bancaire sont l'accumulation de neige qui se produit à l'altitude la plus élevée du glacier. Les retraits de ce compte bancaire se font dans la partie inférieure du glacier où nous avons la fonte. Ce qui est très important pour nous est la ligne de partage physique entre les zones où la neige s'accumule et celle où la glace fond en dessous car l'emplacement de cette ligne détermine si le glacier gagne ou perd de la masse. Et nous avons tendance actuellement à perdre de la masse. Dans les périodes plus froides du climat, il y a plus de chutes de neige et peut-être moins de fonte. Et cela signifie que les glaciers peuvent avancer, que la ligne diminue en altitude et se déplace vers le bas. Il y a donc davantage de neige qui s'accumule au sommet, moins de glace fond, le glacier grandit. Mais cela ne se produit presque nulle part en ce moment. Au contraire, la ligne remonte dans les glaciers du monde entier. La zone d'accumulation est donc beaucoup plus petite aux altitudes les plus élevées, et la fonte beaucoup plus rapide aux altitudes les plus basses. Ceci en raison de la glace qui est exposée, plus sombre que la neige. En fait, dans de nombreux glaciers, ces dernières années, aucune neige ne résiste pendant l'été."
Si nous regardons au niveau mondial, "en 2023, il n'y a aucune région du monde, où nous observons un gain de masse des glaciers. Dans des régions comme l'Alaska et les Alpes européennes, il y a même des valeurs très négatives", alerte de son côté Isabelle Gartner-Roer, scientifique au World Glacier Monitoring Service. "Depuis les années 70, on avait pu observer des régions du monde avec des soldes positifs. Mais depuis cinq ans, nous avons des valeurs négatives dans toutes ces régions", ajoute-t-elle. Concrètement, en Europe, depuis 1976, 850 km 3 de glaciers ont été perdus. Entre 2022 et 2025, les glaciers européens ont perdu 10 % de leur volume.
Hausse du niveau de la mer
"Pourquoi ce changement des glaciers est-il important ?, interroge la scientifique de l'Université de Zurich. Cela entraîne des risques géologiques comme des glissements de terrain ou les avalanches. Cela a aussi un impact très important sur le stockage global de l'eau. Et ici, bien sûr, la fonte des glaciers contribue à l'élévation du niveau de la mer. Actuellement, ils contribuent à cette élévation pour environ 1 millimètre de plus par an. Mais si nous perdons tous nos glaciers, cela entraînerait une augmentation du niveau de la mer d'environ 32 centimètres."
Au moins un tiers de la glace présente sur les Alpes fondra avant 2050 quoi qu'il se passe. Ailleurs dans le monde, le glacier Peyto au Canada est en train de s'effondrer, il ne devrait pas survivre à cette décennie. On estime par ailleurs que les glaciers du mont Kenya, des Rwenzori et du Kilimandjaro auront entièrement disparu d'ici à 2040.
Pour sa part, le "Troisième Pôle", surnom donné au système Hindu Kush-Karakoram-Himalaya car il contient la plus grande quantité de glace et de neige en dehors des pôles Nord et Sud, pourrait perdre 50 % de son volume d'ici à 2100. "La cryosphère (glace, neige…) du HKH se réchauffe deux fois plus vite que la moyenne mondiale, avertit la Dr. Neera Pradhan, de l'International Centre for Integrated Mountain Development à Katmandou (Népal). En aval, près de deux milliards de personnes dépendent du HKH pour leur eau, leur nourriture, leur énergie. On y observe un réchauffement rapide, qui entraîne la fonte des glaciers, perturbe le cycle de l'eau, augmente les risques de catastrophe et menace les ressources en eau de millions de personnes. Cent vingt-neuf millions d'agriculteurs dans les bassins du Gange et du Brahmapoutre dépendent de l'eau qui provient de la fonte de glaciers et de neige, pour irriguer leurs cultures, particulièrement durant la saison sèche avant la mousson. Et on voit dans les régions du Népal (Mustang, Manang) que les changements dans la cryosphère poussent déjà la population à abandonner leurs terres pour rejoindre des zones plus centrales et urbaines."
Débordement de lacs glaciaires
Autre impact majeur : les inondations causées par des "ruptures de lacs glaciaires" "sont en augmentation dans le monde entier et se produisent actuellement dans la plupart des endroits où s'élèvent des chaînes de montagnes", s'inquiète aussi John Pomeroy. Ces ruptures "ont eu des répercussions considérables dans l'Himalaya et dans les Andes et ont affecté, voire détruit, des communautés en aval et fait de nombreux morts. Mais le risque est partout, y compris dans les Alpes. Ces inondations se produisent en raison du retrait du glacier : la forme changeante du glacier permet la formation de lacs dotés d'un barrage naturel de glace, qui fondent ensuite à travers la glace et éclatent très rapidement. Il faut donc surveiller la formation de ces lacs de barrage glaciaire, ce qui nécessite un équipement et un système d'alerte précoce."
Malheureusement, ce phénomène peut aussi être observé sur de petits lacs, qui ne sont donc pas forcément surveillés par des capteurs. Ce cas de figure a eu lieu en août dernier sur l'Everest, dans le village de Thame, qui a subi d'importants dégâts.
Quelles solutions pour faire face à cette fonte accélérée ?
Face à la perte des glaciers, comment agir de façon concrète ? "Dans les Alpes suisses, le glacier Rhône a été recouvert d'une couverture. Elle a été fabriquée pour protéger une grotte de glace pour pouvoir la garder ouverte pour les touristes", indique à titre d'exemple la glaciologue Isabelle Gartner-Roer. Cette couverture, fait environ 50 000 mètres carrés.
Ces couverts en géotextile sont aujourd'hui utilisés sur environ 180 000 mètres carrés (étude de 2021), soit 0,02 % de la superficie glaciers en Suisse. Le coût d'un mètre cube de glace conservé artificiellement revient à entre 0,64 et 8, 5 euros par an, selon le type de couverture et son emplacement. "Au niveau local, cette couverture de la glace par un textile peut être tout à fait logique, juge Isabelle Gartner Roer. Par exemple, lorsque nous avons une piste de ski, nous voulons avoir cette connexion entre la piste de ski et le glacier et compenser la fonte de la glace. Mais nous parlons ici de perte de masse glaciaire globale : à l'échelle mondiale, cela n'a absolument aucun sens. Et c'est en outre coûteux."
Une autre tentative repose sur la construction de glaciers dit artificiels, afin cette fois de limiter le déficit d'eau créé par la perte des glaciers : "Là encore, au niveau local, cela peut avoir du sens, estime le glaciologue Samuel Nussbaumer (Université de Zurich). L'idée est donc de recouvrir la glace pour avoir plus d'eau l'été suivant, par exemple. Mais une énorme quantité de glace est stockée dans les glaciers : il est donc impossible de la remplacer par nos glaciers artificiels. En outre, l'équilibre des glaciers réagit au climat environnant. Et aujourd'hui, les glaciers ne sont pas du tout en équilibre. Cela signifie donc qu'ils continueront de rétrécir au cours des années prochaines, quel que soit ce qui se passe pour le climat actuellement. Il se peut donc que la création de glaciers artificiels ne soit pas possible parce que le climat ne sera pas adapté à cet endroit à plus long terme. Et puis il y a aussi les coûts…"
Adaptation des populations
La "perte du service" rendu par les glaciers, qui consiste à "stocker l'eau pour la libérer à la période chaude, "nécessitera une adaptation des populations en aval : changements dans l'irrigation, conservation accrue de l'eau et augmentation du stockage de l'eau dans les zones humides, les eaux souterraines et parfois les réservoirs. La gestion de l'eau devra être plus précise et basée sur des prévisions améliorées pour faciliter cette adaptation, conseille le glaciologue canadien John Pomeroy. Mais la meilleure façon de protéger les glaciers est d'augmenter les chutes de neige au printemps et en été, ce qui nécessite un climat plus frais. Nous devons donc limiter les émissions de gaz à effet de serre provenant de la combustion des combustibles fossiles – c'est le seul moyen efficace de préserver les glaciers."