"L'erreur a été faite lorsqu'on a voulu urbaniser ces endroits. Mais des gens étaient prêts à payer 10, 15 ou 20 millions de dollars pour leur villa"
L'impact du dérèglement climatique s'est associé dans le cas de la catastrophe de Los Angeles à un écosystème sensible aux incendies – le chaparral, une sorte de garrigue faite de buissons, de petits arbres et arbustes – dans lequel s'est implantée une urbanisation inadaptée.

- Publié le 15-01-2025 à 20h25

Qualifiés des "plus dévastateurs" de l'histoire de la Californie par le président Biden, les incendies en cours depuis le 7 janvier menaçaient toujours mercredi les habitants de la région de Los Angeles. Attisés par des vents chauds et puissants, les feux de forêt ont rasé des quartiers entiers et brûlé plus de 160 km2 au total (la superficie de la Région bruxelloise). "À Los Angeles, nous avons observé des conditions très chaudes, sèches et venteuses, qui préparent le terrain pour un comportement extrême des incendies et une croissance rapide des feux, analyse Kaitlyn Trudeau, scientifique californienne membre de l'organisation Climate Central et spécialiste des conditions météo propices au feu et de ses impacts sur la Côte Ouest des États-Unis. Avec la hausse des températures, nous observons des conditions météorologiques propices aux incendies plus fréquentes, comme celles à L.A. Le changement climatique rend ces incendies beaucoup plus dangereux qu'ils ne le seraient si le climat ne se réchauffait pas. Si un incendie se déclare pour une raison quelconque (l'homme, la foudre…), les chances que cet incendie devienne un méga-feu sont beaucoup plus élevées. Nous parlons aussi ici d'effet "coup du lapin climatique", c'est-à-dire un changement d'un extrême à l'autre. L'an dernier à Los Angeles à cette époque, il y avait beaucoup de précipitations à cause des rivières atmosphériques Toute cette pluie a favorisé davantage de végétation et a été suivie par l'opposé : sécheresse et chaleur intense. Cette végétation s'assèche et s'embrase facilement. Ce type de situation d'expansion-récession amplifie les risques et alimente le feu."
Cet impact des dérèglements climatiques s'associe dans le cas de la catastrophe de Los Angeles à un écosystème sensibles aux incendies – le chaparral, une sorte de garrigue faite de buissons, de petits arbres et arbustes – dans lequel s'est implantée une urbanisation "utopique" : "L'urbanisation de Los Angeles n'a pas du tout pris en compte les lieux, la particularité de la Californie. C'est effectivement un territoire avec peu d'eau et pour laquelle les transferts qui viennent de très loin. Il connaît en outre des feux, des tremblements de terre, où se trouvent des montagnes… C'est donc un paysage difficile et pourtant on a construit comme ces contraintes n'existaient pas", cadre de son côté le géographe David Blanchon, qui a travaillé dans le sud-ouest des États-Unis et enseigne à présent à l'Université Paris-Nanterre.
En outre, "deux particularités peuvent surprendre l'Européen" : ici, l'écrasante majorité des maisons est construite en bois. Ce matériau bien sûr facilement inflammable est utilisé pour des raisons de coût et de rapidité de construction, mais aussi parce qu'il est réputé plus résistant aux séismes que le béton. En outre, les maisons sont souvent construites au milieu des arbres, ce qui avait déjà contribué à brûler totalement la petite ville de Paradise en 2018. Selon les autorités américaines, environ la moitié des habitations en Californie sont désormais situées dans les zones appelées Wildland-Urban Interface, soit au plus proche des forêts. Des zones considérées comme très vulnérables aux feux de forêt par la Fema, l'Agence fédérale de gestion de l'urgence.
Des belles villas à flanc de montagne
Pour le géographe, pas de doute : la principale erreur humaine dans cette catastrophe est l'urbanisation. "On a construit par exemple de très belles villas à flanc de montagnes dans les forêts, alors qu'il est très difficile d'y accéder… Palisades, cela ressemble à la Côte d'Azur, avec des montagnes qui tombent dans la mer. Si on monte, la vue est très jolie, alors on a urbanisé… Mais quand il y a du feu, c'est un démarrage carabiné ! Pour aller l'éteindre, c'est très compliqué. Ces petites routes tortueuses sont très difficilement accessibles pour les camions de pompiers, par exemple. L'erreur a été faite lorsqu'on a voulu urbaniser ce genre d'endroits. Pourquoi l'a-t-on fait ? Parce que cela permet d'attirer des gens qui vont payer, dix, quinze, vingt millions de dollars pour une villa."

L'approvisionnement en eau pour les pompiers s'est aussi révélé compliqué : "Le problème de ces suburbs qui se développent aux frontières de la ville de L.A. et qui viennent grignoter les espaces naturels est que leur infrastructure en eau est moins résiliente et résistante que celle de la ville dense elle-même, décrit la géographe Anne-Lise Boyer, spécialiste de l'adaptation des villes au changement climatique à l'Université d'Arizona. Ce système de réservoir (fourni en eau venue de l'extérieur et non pas en eau de pluie, NdlR) est créé pour approvisionner les habitations, avec une marge de manœuvre en cas de feu – car on sait que ces zones y sont propices- mais pas des feux de cette ampleur. La réserve en eau a été très vite complètement dépassée. Pacific Palisades est le cas extrême : comment pomper l'eau en grande quantité et à toute vitesse pour faire face à une telle catastrophe, quand les réservoirs sont plus bas (que les maisons) ?"
Décrets pour la reconstruction
Dans le cadre de la catastrophe, le gouverneur de Californie et la maire de Los Angeles, tous deux Démocrates, ont déjà pris des décrets visant à faciliter la reconstruction au plus vite au même endroit et pour des bâtiments similaires, en levant certaines législations notamment environnementales. "Des experts demandent des mesures plus adaptatives, voire de ne plus reconstruire dans ces zones, et ont critiqué ces décisions mais celles-ci sont typiques de ce qu'on voit aux États-Unis en ce moment. Il y a une forte culture de destruction-reconstruction, observe Anne-Lise Boyer. Depuis le début, les décideurs savent que dans ces quartiers-là, ils vont avoir à gérer des incendies. Sauf que oui, la Californie, c'est "vivre avec le feu", mais avec le changement climatique, c'est, de plus en plus fréquemment, vivre avec des feux de plus en plus intenses."
Pour la géographe, une des réponses pour le futur serait de mieux gérer l'étalement urbain : "Je ne sais pas s'il faut aller jusqu'à l'interdire, mais en tout cas il faut le contrôler. Comme à Phoenix, où on essaie de mettre des conditions extrêmement strictes aux nouvelles constructions peu denses de maisons individuelles en frontières de ville. Dans le cas californien, ces zones touchent la forêt, et desservir ces habitations demande un coût énorme en termes d'infrastructures. Par ailleurs, vivre avec un risque d'incendie de plus en plus intense demande de grande campagne d'éducation à l'environnement. Cela impliquerait de contrôler les matériaux utilisés dans les constructions, d'imposer de gérer la végétation sur sa propriété… Des règles de défrichage autour des maisons existent déjà, mais celles-ci ne sont pas toujours respectées. Des rapports basés sur des images satellitaires montrent déjà que le défrichage n'avait pas été bien fait, notamment par les célébrités qui cherchaient à préserver leur intimité avec cette végétation…"
Un acteur crucial pourrait toutefois avoir le dernier mot dans ces reconstructions : les assureurs. Ceux-ci ont en effet déjà commencé à se retirer du marché californien, en raison des risques accrus. "Si les assurances décident de se retirer définitivement et disent que la reconstruction est inassurable, cet argument économique va peut-être faire prendre conscience que cela, ce n'est pas durable. Le coût pour réassurer de nouvelles constructions va peut-être freiner la reconstruction ou le développement de ces zones dévastées", remarque Anne-Lise Boyer.
Avec également à la clé des questions de justice climatique, relève de son côté David Blanchon : "Si les polices d'assurance deviennent hors de prix, certains pourront se les payer et d'autres pas…"