La tique à pattes rayées surfe sur les vagues de chaleur
Série "chasseurs de virus" (3/3): Après le Covid-19, comment prévenir l'émergence d'une nouvelle pandémie ? C'est l'objectif des écologues de la santé, qui cherchent à caractériser les virus circulant chez les animaux sauvages et à comprendre comment ils peuvent se transmettre à l'homme. Exemple avec la tique à pattes rayées, principal vecteur de la fièvre hémorragique de Crimée-Congo, qui s'est installée en France. En la collectant sur des animaux sentinelles, Laurence Vial cherche à prévenir une "émergence" due au réchauffement climatique.

- Publié le 28-07-2022 à 07h30
- Mis à jour le 28-07-2022 à 16h54

À la chasse aux chasseuses, au cœur du maquis : chaque année, d'avril à juillet, Laurence Vial, avec ses collègues du Cirad, traque Hyalomma marginatum. Mesurant jusqu'à 8 mm de long, reconnaissable à ses pattes rayées et pouvant plus que doubler de taille lorsqu'elle est gorgée de sang, cette tique appartient à la catégorie des "chasseuses" : "Lorsqu'elle sent le dioxyde de carbone qu'un hôte potentiel excrète ainsi que les vibrations du sol qu'il occasionne, elle va se diriger vers lui. Elle est capable de détecter son hôte à une dizaine de mètres, détaille la vétérinaire du Centre français de recherche agronomique en développement. Contrairement à d'autres tiques, on ne peut donc pas la collecter directement dans l'environnement avec la méthode du drapeau (leurre mécanique réalisé à partir d'une pièce de tissu attachée à un bâton et qui simule le passage d'un hôte). On a tenté de se mettre en appât humain et d'attendre qu'elles viennent, mais ce n'est pas très pratique ! On utilise donc des animaux sentinelles."

Pour collecter Hyalomma marginatum, les scientifiques se focalisent en effet sur l'hôte et l'habitat favoris de ces "tiques à pattes rayées" : des chevaux, habitués à fréquenter la garrigue ou le maquis, milieux ouverts très secs faits de forêts de chênes ou d'arbustes, le long de la Méditerranée française et dans la vallée du Rhône. Il suffit alors d'offrir une séance de caresses attentives à l'équidé… "C'est pratique, parce que les chevaux aiment se faire papouiller ! On passe en revue tout leur corps, même si chaque espèce de tique va se placer à différents endroits du corps du cheval. Elles se partagent le gâteau ! Hyalomma s'attache entre les cuisses et sous la queue. Comme les chevaux sont un peu peureux, nous n'utilisons pas de pince à tiques. Ils n'aiment pas trop qu'on les touche avec ce genre d'outil. Je pense que cela leur rappelle trop le véto ! On fait cela à la main nue car on est habitués à manipuler les tiques : ce qu'il faut, c'est retirer tout doucement la tique, en la prenant bien à la base, pour enlever les pièces buccales et le rostre. Ce n'est pas que la tique pourrait repousser, mais cela peut causer une petite plaie. La tique décrochée va ensuite sécher rapidement et mourir."

Pour éviter de se faire eux-mêmes piquer, les scientifiques travaillent en manches longues, avec le pantalon rentré dans les chaussettes, et s'inspectent soigneusement le corps après la collecte. Au labo, le broyage des tiques pour l'analyse se fait en milieu confiné "P3", pour éviter tout risque si une tique est infectée.
Saignements et tachycardie
Une tique en tant que telle n'est pas dangereuse, souligne cependant Laurence Vial. "Vous n'allez pas mourir d'exsanguination si vous avez plusieurs tiques sur vous ! Ce qui peut poser problème, ce sont les agents infectieux qu'elles portent en elles et qu'elles pourraient transmettre par une piqûre." La tique à pattes rayées est connue pour être l'un des principaux vecteurs du virus de la fièvre hémorragique de Crimée-Congo. En France, aucune tique récoltée n'était infectée. Mais, en fonction des endroits où la maladie est présente, une tique à pattes rayées sur 1 000 ou 10 000 est porteuse de ce virus. Toutes les personnes piquées et infectées ne déclarent pas la maladie et certaines ne présentent que des symptômes légers. Mais, en cas de symptômes sévères hémorragiques (saignements internes et externes, tachycardie…) et d'hospitalisation, le taux de létalité est de 10 à 30 %.
La tique à pattes rayées habite normalement les régions afrotropicales et la partie sud du bassin méditerranéen. " Mais on avait des soupçons sur le fait qu'elle pouvait maintenant s'installer en France, du fait des changements climatiques notamment , explique Laurence Vial. Des collègues en trouvaient parfois en France, comme en Camargue. Vers 2015, on a donc commencé à essayer de vérifier plus systématiquement si on en trouvait et c'est là que nous avons confirmé sa présence. En outre, vu les premiers cas de fièvre de Crimée-Congo en Espagne en 2016, et les épidémies régulières en Turquie, déterminer si le vecteur était présent chez nous avait un important intérêt sanitaire."
Actuellement, le Cirad analyse toutes les tiques collectées mais réalise aussi des tests sérologiques (d'anticorps) sur les bovins (et depuis peu sur la faune sauvage). L'objectif est de savoir si ces animaux ont été en contact avec le virus et piqués par une tique infectée. "On sait qu'un animal, même s'il a été piqué une seule fois par cette tique infectée, par cette tique infectée, garde des anticorps sur plusieurs mois ou années. La sérologie est donc un outil de détection précoce de cette maladie, continue Laurence Vial. En France, nos résultats montrent, pour l'instant, que le vecteur est présent et qu'il y a des animaux avec des anticorps. Il y a donc une circulation à bas bruit du virus.
Par contre, les milliers de tiques testées jusqu'ici sont toutes négatives : la prévalence est donc faible, voire très faible. On ne voit pas de cas de fièvre de Crimée-Congo chez l'humain en France car le niveau d'infection des tiques vectrices reste très bas. Ce qui ne veut pas dire qu'un jour, ça ne changera pas… Mais le fait de faire ces collectes de tiques et d'agents infectieux et ces enquêtes sérologiques permet de détecter si ce niveau de circulation change. On travaille vraiment au niveau de la pré-émergence. Grâce ce système, on a une surveillance en temps réel, on ne sera donc pas pris au dépourvu si un jour il y a des cas humains et on peut aussi savoir quelle communication adopter.
À ce stade, il n'y a pas de mesures sanitaires de précaution à prendre envers le public. Notre parti pris, c'est de dire que lorsqu'il y a un cas humain, c'est trop tard. On a alors un métro de retard pour comprendre les mécanismes de circulation, par exemple. Là, on a mis cinq ans pour comprendre comment se fait la circulation à bas bruit entre les tiques et les hôtes animaux. Ce qui nous permet de faire des prévisons sur le risque d'émergence chez l'homme."
Pour Laurence Vial, ses résultats montrent aussi que de telles surveillances doivent se faire partout et pas seulement dans les "hotspots" de biodiversité tropicaux. "Il y a peut-être davantage de virus à ces endroits, mais les animaux bougent et les humains aussi. Cette maladie, autrefois cantonnée aux Balkans et à Afrique, émerge à présent fortement au Pakistan, circule en Europe de l'Ouest… Elle ne se limite plus à un risque éloigné."
Le climat méditerranéen s'étend
Les chercheurs ont pu expliquer l'arrivée de cette tique en France continentale. "Le plus probable, c'est que régulièrement et ce depuis la nuit des temps, des oiseaux migrateurs partant de l'Afrique subsaharienne sont capables d'arriver chez nous en portant des tiques. La tique à pattes rayées, durant ses deux premiers stades de développement se gorge du sang du même animal. Durant ces trois semaines, l'oiseau a donc du temps de parcourir de longues distances et de nous amener ces tiques. Les introductions sont donc anciennes et répétées. Ce qui change à présent, c'est que lorsque la tique arrive, plutôt que de tomber de l'oiseau et de mourir, elle trouve les conditions favorables pour continuer son cycle de développement, c'est-à-dire se muer en adulte, aller se gorger sur un animal et pondre des œufs qui vont survivre. Les conditions favorables se caractérisent par des périodes de plus en plus longues avec des températures chaudes, ainsi qu'une diminution de l'humidité." Vu le climat méditerranéen qui s'étend, on a des printemps-étés plus chauds et plus secs." En outre, cette tique, en termes d'hôte n'est pas du tout restrictive. Elle mange à tous les râteliers. Quel que soit l'endroit où elle se trouve, elle trouvera un hôte domestique ou sauvage qui lui convient."
Selon les modèles prédictifs basés sur ses facteurs d'installation, la tique est incapable de s'extraire d'un climat méditerranéen. Toute la question est évidemment de savoir jusqu'où ce climat méditerranéen s'étendra, avec le changement climatique. Mais on peut déjà constater que la vallée du Rhône, où on repère à présent la tique à pattes rayées, est en train de s'assécher.
Mais, pour les climatologues, ce climat méditerranéen pourrait s'étendre dans le Sud-Ouest voire jusqu'au-dessous de la Bretagne. Or ces régions servent de couloirs migratoires pour les oiseaux. Les prédictions sont cependant encore insuffisantes pour savoir si l'arrivée de la tique à pattes rayées concernerait notre pays. Mais, de manière générale, il est clair que le changement climatique devient un facteur de risque d'émergence de telles maladies. "Le changement climatique a en effet une influence sur la survie et le cycle de développement des arthropodes, qui peuvent être vecteurs de maladies, avec pullulation ou apparition de vecteurs.
Les dérèglements climatiques peuvent aussi affecter la dynamique de transmission et l'émergence : on n'aura plus les mêmes habitats, les mêmes communautés d'hôtes, qui n'ont pas tous les mêmes capacités à répliquer l'agent pathogène… Sans oublier l'exposition : le changement climatique pousse aussi les agriculteurs à changer leurs pratiques d'élevage, et à déplacer leurs animaux dans des endroits infestés de vecteurs ou avec davantage d'animaux sauvages. Par contre, ces différents aspects sont très difficiles à intégrer dans une modélisation. Mais on sait que l'impact des dérèglements climatiques sera non négligeable."