Le "Radeau des cimes" : l'invention qui a permis d'explorer la richesse de la canopée des forêts équatoriales
Pendant 30 ans, des scientifiques ont navigué à bord du "Radeau des cimes", se posant sur la canopée des forêts équatoriales. Avec à la clé, de multiples découvertes, qui effleurent à peine la formidable richesse de cette biodiversité.

- Publié le 08-01-2022 à 07h11

Botanistes, entomologistes, climatologues, médecins, biochimistes… Trois cents scientifiques d'une vingtaine de nationalités ont exploré de 1989 à 2012 les canopées des forêts tropicales primaires, c'est-à-dire l'ensemble des parties les plus hautes des arbres de ces forêts. Pour atteindre ces lieux difficiles d'accès, ils ne grimpaient pas depuis le sol en utilisant cordes et grues selon l'usage, mais embarquaient sur des engins volants plus légers que l'air, inventés dans ce but. Les initiateurs de cette "Opération canopée" font le bilan de leurs découvertes (et de leurs aventures) dans un ouvrage, paru chez Actes Sud, Le Radeau des cimes.
Ce radeau est une immense plateforme hexagonale, qui sert à la fois de laboratoire et de lieu de vie, et qui est déposée sur la canopée grâce à un grand dirigeable à air chaud. D'autres engins volants ou dispositifs habitables (l'Arboglisseur,la Cinébulle , la Bulle des cimes…) l'accompagnaient.
Au sommet des épicéas
Tout commence en 1983, lorsque le botaniste Francis Hallé, qui rêve d'un moyen pour explorer la canopée depuis le haut rencontre Dany Cleyet-Marrel, Lyonnais spécialiste des vols en montgolfière en conditions difficiles. À deux, ils tentent d'abord, en Guyane française, d'utiliser une montgolfière. Mais impossible de se poser dans une région où l'alizé souffle en direction constante…
En 1985 au Spitzberg, Dany Cleyet-Marrel trouve la solution à son problème guyanais, en volant au-dessus de la mer, suivi par deux zodiacs dont l'un chargé de bouteilles de propane. En se posant avec sa montgolfière sur l'une des embarcations pour se ravitailler en gaz, il lui paraît alors évident qu'en remplaçant la nacelle par un immense zodiac, il pourrait se poser sur les arbres mais également en redécoller : si la surface de l'objet est suffisamment grande, il pourra faire office de plateforme pour dégonfler et regonfler l'enveloppe du ballon directement sur la canopée.En 1985, le duo rencontre l'architecte Gilles Ebersolt qui travaille de son côté sur un objet bizarre, dans un but artistico-ludique. Sa plateforme triangulaire de 12 mètres de côté, appelée le Radeau des cimes, est déposée cette année-là au massif du Pilat sur le sommet d'épicéas, par un hélicoptère. Cet "esquif un peu vacillant" permet une "croisière immobile inédite" pendant une dizaine de jours, décrit Gilles Ebersolt.Il n'y a "pas encore de motivation scientifique ni de tropiques à l'horizon. Mais Francis et Dany, présents sur le site, affirment que ce radeau serait bien utile pour étudier les canopées tropicales. J'ignore tout des forêts sous ces latitudes et même le mot de "canopée" est nouveau à mes oreilles", se souvient Gilles Ebersolt . Naît au Pilat l'idée de marier la montgolfière (qui deviendra plus tard un dirigeable) avec le Radeau, afin de récolter des échantillons au sommet des arbres.
Au final, Gilles Ebersolt inventera la plupart des dispositifs utilisés dans le cadre de l'Opération canopée, Dany les pilotera, et le botaniste Olivier Pascal, qui rejoindra l'équipe cinq ans plus tard, organisera les expéditions. Dont une dizaine se succéderont entre 1989 et 2012, pour étudier les forêts de Guyane, du Cameroun, de Madagascar, du Panama ou du Laos.
Les risques du métier
"La canopée des forêts tropicales humides est au mieux ondulée, sinon chahutée. Il n'est pas simple de trouver une surface relativement plane et pas trop pentue pour que les 600 mètres carrés de la surface du Radeau restent stables et accessibles dans leur plus grande partie", détaille Dany Cleyet-Marrel, qui épingle aussi cet épisode en Guyane où au décollage, ébloui par les flashs violents du brûleur et par peur de heurter un arbre, il chauffe un peu trop l'enveloppe et se retrouve avec ses passagers à une altitude trop élevé dans le noir absolu. Sans compter (entre autres !) les difficultés de prévoir la météo avec un horizon bouché par la forêt alors que l'arrivée d'un vent fort pendant le vol peut mener à "l'arbrissage involontaire"… "C'est assez dangereux. Il y a eu des incidents par milliers et des choses drôles, mais un grand motif de fierté, c'est que nous n'avons jamais eu d'accidents", confie Francis Hallé. Les mésaventures éprouvées aux fonds de ces forêts vierges sont cependant nombreuses : retrouver le tissu du dirigeable rongé par les souris qui y ont nidifié, découvrir des serpents mortels dans le camp (qui finiront à la casserole) ou encore l'âme de la bobine des 2000 mètres de corde guidant la Bulle des Cimes "fondue" par la pluie, causant ainsi des milliers de nœuds qu'il faut dénouer un à un…
Fourmis jardinières
Les découvertes sont innombrables, dans tous les domaines. En effet, en sous-bois d'une forêt équatoriale primaire, l'ombre est dense et seul 0,1 à 0,5 % de la luminosité totale, ce qui exerce une contrainte forte sur les plantes et les animaux vivant à ce niveau arrive au sol. Cette contrainte est absente de la canopée, où, vu l'énergie surabondante, le réseau biologique se déploie en toute liberté. Les études ont ainsi démontré que les composés chimiques secondaires synthétisés par les feuilles (dont les molécules actives sont parfois utilisables en pharmacie) sont quatre à cinq fois plus diversifiés et concentrés dans la canopée qu'en sous-bois. Ce sont d'ailleurs les habitudes des chamans guyanais, qui préfèrent les feuilles de la canopée pour leur médecine, qui ont conforté les scientifiques dans leur hypothèse… Les expéditions ont aussi permis des découvertes sur les lianes, d'une résilience et d'une richesse biochimique exceptionnelles, sur les plantes épiphytes, qui vivent dans la canopée sans aucun contact avec le sol et développent des stratégies alternatives pour capter l'eau. Ouencore sur ces étonnantes fourmis arboricoles qui cultivent des jardins où elles placent des graines de plantes qui leur fourniront plus tard leur nourriture…
"Malheureusement, depuis une dizaine d'années, l'état des forêts tropicales se dégrade de façon accélérée, pour trois raisons majeures, alerte M. Hallé. L'expansion économique de la Chine qui suscite d'énormes besoins en boisd'œuvre, l'espace destiné aux cultures pour les agrocarburants pris sur la forêt d'origine", et enfin la déforestation pour l'élevage de bétail comme au Brésil.