"Les patrons doivent arrêter de se comporter comme des enfants de trois ans face au changement climatique"
"Les patrons doivent arrêter de se comporter comme des enfants de trois ans face au changement climatique". Pavan Sukhdev, le président du WWF, est l'Invité du samedi de LaLibre.be.

- Publié le 31-08-2019 à 11h45
- Mis à jour le 31-08-2019 à 16h29

D'origine indienne, l'économiste Pavan Sukhdev a travaillé plusieurs années dans le secteur financier international. Il s'est également illustré par ses travaux visant à déterminer la valeur économique de la biodiversité et ses efforts pour accélérer la transition des entreprises vers un modèle durable. En 2018, il est devenu président du Fonds mondial pour la nature, le WWF. Pavan Sukhdev est l'Invité du samedi de LaLibre.be.
L'été 2019 est en passe de battre une série de nouveaux records météo et le Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat (Giec) vient de publier un nouveau rapport dont les conclusions sont assez alarmantes. Mais, dans le même temps, aucun pays ne met en œuvre les politiques réellement nécessaires pour combattre le changement climatique. Comment expliquez-vous cette situation schizophrénique ?
C'est une bonne question. Une partie de cette schizophrénie vient du fait que nos sociétés sont composées de différents groupes. Des personnes qui agissent de manière individuelle, des responsables politiques et des gens qui travaillent dans le secteur privé. Tous ont des réponses à apporter. Dans le passé, j'ai beaucoup travaillé sur les initiatives liées à l'économie verte, la valeur des d'écosystèmes et de la biodiversité, ce qui m'amenait à me concentrer sur les politiciens. Mais j'ai réalisé que je devais changer d'approche. J'ai décidé de me concentrer sur ceux qui dirigent les décideurs politiques. Fondamentalement, ce sont les entreprises. Deux tiers de l'économie et des emplois dépendent du secteur privé. Or, de nombreux CEO se comportent aujourd'hui comme des enfants de trois ans qui veulent recevoir des bonbons pour faire les choses qui doivent être faites. Ils attendent toujours de faire du profit pour se montrer responsables. Désolé, mais ce n'est pas le bon comportement pour le patron d'une grande entreprise.
Qu'est-ce qui pourrait déclencher ce changement et inverser la dynamique ? Un désastre humanitaire dans un pays riche ?
Mais nous voyons déjà ce genre de désastre. Regardez les incendies en Grèce pour le moment. Et en France, le pays a déjà subi à plusieurs reprises des vagues de chaleur très intenses. Nous n'avons pas besoin d'autres désastres pour comprendre que la vie humaine est déjà affectée par le réchauffement climatique. Quelles catastrophes de plus faut-il pour prendre les choses au sérieux ? Attendre que tous les glaciers fondent ? Voir plus de zones inondées ? Nous devons nous comporter comme des adultes. Nous devons faire preuve d'éthique et reconnaître que l'on ne peut pas seulement se focaliser sur l'objectif de produire plus d'argent pour les actionnaires. La direction donnée à l'économie et l'usage que nous faisons des ressources - qui fixe les limites de notre planète - sont déterminées par le secteur privé. Si celui-ci ne se comporte pas de façon responsable, il n'y a aucun espoir.
Le WWF a la volonté de collaborer avec de grandes entreprises...
Personnellement, je travaille sur la manière d'amener le secteur privé à établir un reporting qui intègre ces enjeux de façon appropriée. Actuellement, les rapports des entreprises privées sont essentiellement orientés vers les actionnaires. Cela ne marche pas. J'ai été banquier et homme d'affaires, je considère qu'il n'est pas suffisant de juste faire rapport sur ce qui intéresse les actionnaires. Il faut aussi faire état des bénéfices ou des coûts que vous créez pour la nature, les gens...
John Elkington, qui est membre du comité de conseil de mon entreprise, a inventé le principe du "triple bottom line" (NdlR : un cadre de gestion durable qui examine l'impact social, environnemental et économique d'une entreprise). Et il en a marre. Il est fatigué de voir que les gens ne font pas ce qu'il faudrait faire. Les signaux qui émanent des entreprises sont en majorité de l'irresponsabilité, alors que celles-ci sont constamment en train de faire pression sur les gouvernements pour mettre en œuvre certaines politiques ou en changer d'autres.
Regardez en matière de santé : un des plus grands défis de notre époque est l'alimentation. Les problèmes liés à nos régimes alimentaires constituent aujourd'hui la plus grande source de maladies, qui représentent le coût le plus lourd, selon le Global Nutrition Report publié en 2016 par les Nations unies. Malgré cela, des entreprises alimentaires comme Nestlé ou des entreprises du secteur agricole et phytosanitaires comme Monsanto et Syngenta n'ont pas réagi. Elles n'ont pas compris le message. Pourquoi ? Parce qu'elles sont toujours focalisées sur une seule des parties prenantes : leurs actionnaires. C'est une erreur. Elles ne peuvent plus continuer comme cela.
Comment pouvons-nous forcer ce changement ? Par du lobbying ?
Il faut aller à la rencontre de chaque CEO et lui dire que nous ne sommes pas intéressés par le greenwashing, ni pas le greenwish (les vœux pieux, NdlR). Ils doivent changer leurs stratégies d'affaires, leur business model, leurs modes de production, leur impact... Les entreprises ne sont pas seulement des machines à produire de l'argent. Aujourd'hui, les gouvernements sont tournés vers les entreprises pour décider ce qu'ils doivent faire. Si cela génère des profits alors ils mettent en place des politiques. Il faut rompre avec cela.
Des outils comme une taxe-carbone ou des taxes écologiques sont nécessaires ?
Oui. Une taxe carbone aiderait certainement et des taxes vertes aussi. Mais d'autres instruments sont également importants. Il faut une comptabilisation appropriée de la performance d'une entreprise qui ne soit plus uniquement basée sur le profit. Quel est son return pour ses employés ? Combien de capital humain a-t-elle créé cette année ? Quel est son return à la société ? Et le point peut-être le plus important : quel est son return à la nature ? Qu'a-t-elle fait qui améliore l'état de la nature ? A-t-elle émis plus d'émissions de CO2 ? Détruit plus de forêts ? Rejeté plus de polluants dans l'eau ? Plus de plastiques dans les océans qui vont nuire aux poissons et à votre propre santé ? On doit mesurer ces choses et en rendre compte à la société.
Vous pensez que nous avons besoin d'autres indicateurs que le produit intérieur brut ?
Absolument. Il y a deux niveaux. Au niveau des entreprises, nous avons besoin d'aller au-delà du seul profit comme indicateur. Au niveau des gouvernements, pareil, on a besoin d'un indicateur qui va plus loin que le PIB.
De plus en plus de voix s'élèvent pour lier la crise écologique à notre obsession pour la croissance et le capitalisme. Pensez-vous que le capitalisme et la protection de l'environnement sont compatibles ?
Cela dépend quel type de capitalisme. Le capitalisme uniquement tourné vers le profit financier est absolument incompatible. Mais si vous envisagez le capitalisme tel que je le défends, celui qui cherche à améliorer le capital humain, la santé humaine, la nature... vous pouvez arriver au bon type de capitalisme. Pour cela, il faut améliorer la fabrique sociale, ce qui signifie veiller à ce que les institutions, les lois, les systèmes de taxation se respectent l'un et l'autre et collaborent mieux pour organiser la société.
Pensez-vous que nous devons fixer des limites à notre consommation ?
Oui, bien sûr qu'il le faut. Demain, nous devrons consommer des produits qui sont bons pour la nature, pour la société et les gens. Mais ce n'est pas la consommation en soi qui est mauvaise, ce sont les caractéristiques de ce que vous consommez. Vous pouvez conduire une voiture électrique, opter pour un régime végétarien... Avec un tel régime, votre impact environnemental est bien moindre que si vous avez un régime carné. Ce n'est pas seulement pour les émissions de CO2, mais aussi pour l'eau et pour votre propre santé. Vous pouvez manger de façon responsable ou d'une façon qui ne l'est pas. Idem quand vous voyagez. J'aurais pu venir en Belgique pour réaliser cette interview avec vous. Mais nous ne le faisons pas car nous disposons de la technologie pour nous voir et discuter. Et ce n'est pas un problème. On peut donc avoir de grandes discussions sans avoir à parcourir des kilomètres en avion. C'est notre responsabilité de faire ce choix et d'avoir un bon usage des technologies.
Un nombre croissant de personnes redoutent un effondrement de nos sociétés. Partagez-vous cette crainte ?
Je ne veux pas apparaître comme un alarmiste, mais regardez ce qui se passe tant au niveau de la nature que de nos sociétés. Il y a des changements très profonds qui sont en train de se produire. Nous voyons émerger des groupes de personnes - ce n'est pas seulement Trump et ses supporters des entreprises d'énergies fossiles - aux quatre coins de la planète qui ont des pensées extrêmes. Ce sont ces mêmes façons de penser nos relations entre humains - celles qui consistent à dire que l'on ne veut pas prendre des étrangers dans son pays, qu'on ne veut pas collaborer avec tout le monde, qu'on ne peut pas faire ceci ou cela...- qui sont en jeu dans notre rapport à la nature. L'idée que l'on ne peut pas vivre en harmonie avec celle-ci.
Ces gens ne se voient pas comme faisant partie d'un ensemble. C'est le grand problème de notre époque. C'est un problème moral. Il faut arrêter de monter les gens les uns contre les autres. Et de toujours penser en termes de compétition plutôt que de collaboration. C'est une grosse erreur. Il faut éduquer, communiquer, rassembler les gens et avoir ce genre de discussions partout. On doit changer le discours actuel qui est trop centré sur l'individualisme, sur le "moi".
Vous êtes originaire d'Inde. Le réchauffement climatique est-il est une priorité pour les populations de votre pays ? Y a-t-il de la colère contre les pays riches qui en sont les principaux responsables ?
La société indienne est très complexe. Elle rassemble de nombreuses communautés différentes. Je ne pense pas que chacun soit conscient de l'importance des changements climatiques ni que les émissions de gaz à effet de serre sont à l'origine de ce phénomène. Des gens comme vous et moi sont conscients de ces choses, mais ce n'est pas le cas de tout le monde. Je ne pense donc pas qu'il y ait de la colère, mais il y a un manque d'inquiétude. Ils considèrent que s'il y a un gros problème, c'est au gouvernement de le résoudre.
Et si le gouvernement de Modi a certaines bonnes politiques en matière d'énergies renouvelables, je ne pense pas qu'il en fasse assez. Il ne se préoccupe pas vraiment des autres facteurs des changements climatiques que sont la déforestation ou l'agriculture intensive qui utilise des produits chimiques. Il n'en fait pas assez pour protéger et défendre les zones naturelles du pays, qui constituent pourtant de gros stocks de CO2 et des réserves d'eau douce, qui sont précieux pour la biodiversité.
Mais j'ai de l'espoir car son ministre des Finances a récemment fait une déclaration très positive à propos de sa volonté de soutenir une agriculture plus verte et plus naturelle où l'on n'utilise pas de pesticides et de fertilisants chimiques. Il y a dans ce gouvernement des personnes qui peuvent servir de levier pour pousser ces efforts et, au WWF, nous essayons de soutenir tous ceux qui vont dans la bonne direction.
Les mouvements comme Youth for climate et Extinction Rebellion sont nés hors du cadre des ONG traditionnelles. Qu'en pensez-vous ?
Cela m'inspire. Je dis aux collègues de mon entreprise et du WWF que nous devons voir comment nous pouvons aider ces jeunes qui manifestent pour le climat. Ils soulèvent des points qui sont très justes.
Aujourd'hui, les hommes politiques sont focalisés sur la croissance, la création d'emplois, l'équilibre des budgets… Ils dépendent du secteur privé et vous ne pouvez pas attendre d'eux qu'ils agissent seuls. Il faut utiliser le pouvoir des gens, de la population, pour les pousser. Pour pousser aussi le monde de l'entreprise et lui montrer qu'il faut changer de façon de faire des affaires. A un moment ou à un autre, les impacts des entreprises, les conséquences négatives qui sont à l'origine des problèmes de santé publique, de climat, d'eau… finiront par devoir être intégrés. On peut volontairement faire le choix de ce changement, se le voir imposer par des lois ou par une catastrophe. On a besoin de tout le monde : les jeunes, les enfants, les journalistes... pour faire passer ce message et arriver à ce changement des mentalités.
Vous semblez très combatif et en même temps très inquiet. Etes-vous optimiste pour le futur ?
Je suis très inquiet pour l'avenir, mais je ne vais pas abandonner. Nous devons lutter. C'est notre planète, c'est notre vie et celle de nos enfants. Nous devons nous battre pour eux.