"Peut-on toujours faire la différence entre un verre besoin et un verre plaisir?" : avec Stéphanie Braquehais, décortiquons l'addiction
Dans Jour zéro, Stéphanie Braquehais tente de comprendre les mécanismes, divers, qui poussent à boire plus que de raison.

- Publié le 30-01-2021 à 16h54
- Mis à jour le 30-01-2021 à 17h15

Elle ne veut lire ni les mots "honte", ni "tabou". Pas non plus "alcoolisme", encore moins "combat". Quelques minutes à peine après que l'on se soit parlé, elle à Nairobi où elle vit, et nous à Bruxelles, Stéphanie Braquehais nous envoyait un petit texte qu'elle s'apprêtait à poster sur son compte Instagram. Histoire de remettre une fois pour toutes les points sur les i. "Le livre propose de réfléchir au pourquoi et comment nous consommons. Que ce soit l'alcool, de la nourriture ou des écrans", y écrit-elle. Il se fait que, dans son cas, il s'agissait d'alcool. Entretien.
Vous évoquez la difficulté de parler, aujourd'hui encore, de la consommation abusive d'alcool. Pourtant, vous l'avez fait, dans un livre, sans pseudo, sans vous cacher. C'était nécessaire d'être honnête, ne fût-ce qu'avec vous-même?
"Le processus d'écriture a accompagné l'arrêt de l'alcool parce que j'avais besoin de comprendre pourquoi et comment je buvais. Bien sûr qu'il y a de l'honnêteté ; elle est essentielle quand on écrit sur soi et s'il y a bien une personne qui doit s'en prendre plein la tronche, c'est la personne qui écrit ; mais ça m'a surtout permis de décortiquer ma propre relation à l'alcool. Et notre relation à tous, en ce sens que je m'intéresse au processus de l'addiction, aux neurosciences. En me penchant là-dessus, je me suis rendu compte que nos cerveaux, qui sont régis par le système de la récompense, sont en fait façonnés pour la dépendance, en général. Pour rechercher le plaisir et éviter la douleur. L'écriture m'a permis de prendre de la distance par rapport à une consommation qui était souvent excessive, mais pas maladive. C'est pour ça que je refuse le mot "alcoolique", en fait. Je ne m'y reconnais pas."
Le faire sous forme de journal, c'était une manière de raconter au jour le jour ce que vous découvriez sur vous-même, sur cette dépendance?
"Je voulais que l'écriture soit incisive, qu'elle soit brève autant que des pensées peuvent l'être. Que ce soit une manière, pour le lecteur, de pouvoir rentrer dans cette traversée, ou cette introspection. C'est une manière de prendre le lecteur par la main."
Vous dites que vous ne buviez pas tous les jours, mais quand vous le faisiez, c'était vraiment à fond. C'est l'une de ces gueules de bois qui vous a fait vous dire que vous aviez un problème?
"Je ne buvais pas tous les jours et quand je le faisais, ce n'était pas tout le temps excessif. Je rassemble sur quelques centaines de pages au moins deux décennies de consommation. Je n'allais pas raconter des soirées ordinaires mais c'est important de le rappeler. Depuis que le livre est sorti, il y a pas mal de vocabulaire employé dans lequel je ne me reconnais pas. Tout ce qui est lié au pathos…Jour Zéro, c'est tout le contraire : c'est l'histoire de quelqu'un qui reprend le pouvoir de décision par rapport à une consommation qui pourrait, d'ailleurs, être autre chose que de l'alcool. Des gens m'ont dit qu'on pourrait remplacer ce mot par nourriture, sucre, ou réseaux sociaux. C'est le processus de l'addiction en général qui m'intéressait. On est tous dépendants de quelque chose, même s'il y a des degrés différents. Quand on se décortique, on prend les choses avec de la distance et moins personnellement."
Qu'est-ce que vous avez mieux compris, aujourd'hui, grâce aux neurosciences? Est-ce que ça libère d'une culpabilité, d'une honte?
"Je me suis intéressée à ce que l'alcool "fait" sur le cerveau. Par exemple, quand on a la gueule de bois, qu'on se réveille, on a un peu honte mais on ne sait pas trop de quoi. On n'est pas bien dans sa tête et dans son corps. Pendant des années, je me demandais pourquoi… En gros, quand on consomme de l'alcool, on secrète des hormones qui nous anesthésient, qui nous détendent. Mais le cerveau a besoin d'homéostasie – l'équilibre chimique – et quand l'alcool n'est plus actif, notre cerveau nous envoie des hormones stressantes. Qui nous dépriment. Cette anxiété que l'on ressent a donc une raison chimique. Découvrir ça a été une vraie libération."
Vous dites quand même que l'alcool a été un "pansement miraculeux". C'était un refuge dans les moments difficiles?
"La question que pose le livre, c'est, à travers plusieurs années de fête et d'alcool, peut-on toujours faire la différence entre un verre besoin et un verre plaisir. Chez moi, il y avait beaucoup de verres besoin. Mais je ne suis pas si différente de plein de gens qui boivent beaucoup. Je m'en suis rendu compte quand je me suis arrêtée pendant trente jours, la première fois. Ce verre de vin que je buvais après une journée stressante le soir, ou pour être plus détendue pour parler aux gens dans une soirée, je me suis rendu compte que je n'en avais pas besoin. J'étais même beaucoup mieux sans l'avoir bu. Plus ancrée dans le réel."
Vous vous sentez plus lucide, plus en phase avec vous-même parce que vous avez arrêté de complètement?
"Pour moi, ça a été d'arrêter complètement pour l'instant. Parce que je ne dis pas que j'arrête pour toujours. Ça fait partie de ma démarche. Personne ne peut dire ce qu'il ou elle sera dans vingt ans… Faire des promesses pour l'éternité, ça ne sert pas à grand-chose. Mais, oui, mon humeur a changé. La consommation d'alcool a une incidence sur la personnalité, qui change au bout de plusieurs années. Quelques fois, ce qu'on prend pour un pansement, c'est plutôt un prêt avec des intérêts à taux très élevé."
La publicité pour le tabac est totalement interdite. En revanche, l'alcool est partout, on peut en acheter à chaque coin de rue. Vous trouvez ça normal?
"La démarche du livre vise aussi à décortiquer ces injonctions silencieuses. L'alcool est une drogue, qui a un caractère addictif. Et c'est la seule drogue en vente libre. Du coup, ça pose des questions… S'ajoute le fait que cette consommation est souvent présentée comme "cool". Dans les séries télé, l'épisode de la gueule de bois est totalement oublié ! Il n'y a pas de rapport au réel, c'est plein de messages subliminaux qu'on nous envoie en permanence. Et puis, il y a la réaction des gens quand on leur dit qu'on arrête de boire. Comme si on était vu comme une bizarrerie. Moi, je m'adresse à cette zone grise de gens qui n'ont pas envie de s'appeler "alcooliques" parce qu'ils ne sont pas malades, mais tout en donnant des clefs pour comprendre le processus de consommation."
Est-ce que, de nos jours, c'est encore plus compliqué de parler de consommation d'alcool quand on est une femme? Le cliché "Monsieur se désaltère, Madame se saoule la gueule" a la vie dure?
(Rire) "Moi, je n'ai jamais pensé ça et j'ai découvert ce préjugé quand les journalistes m'ont posé la question. Mais cette manière de poser la question, n'est-ce pas une manière de prolonger les présupposés, les préjugés ? Moi, je ne vois pas la différence, quand une personne est au bar, si c'est un homme ou une femme. De la même manière, les gens qui accusent d'avoir eu une gueule de bois en s'occupant de son enfant – même Florence Foresti a fait un sketch là-dessus ! – sont sans doute ceux qui veulent continuer à faire passer des préjugés. Mais pour le coup, je ne me sens pas concernée. Un mec qui se tape une gueule de bois, il n'y aurait aucun souci, mais une mère, ce serait un problème ? Alors là, je ne comprends pas…"
Stéphanie Braquehais, Jour zéro, L'iconoclaste
