"J'éprouve de la joie devant la chute du régime, mais je redoute le chaos et l'avènement d'une dictature islamiste"
Après la chute du régime Assad, les communautés syriennes en Belgique sont tiraillées par les questions et partagées entre la joie et l'inquiétude.

- Publié le 11-12-2024 à 06h42

"Excusez-moi si je ne suis pas ordonné ni très clair dans mes paroles. Je suis très perturbé par les évènements qui se déroulent en Syrie et je ne parviens pas à décrocher des réseaux sociaux et des chaînes d'information. C'est un cercle vicieux qui me rend inquiet." Dans son appartement de Woluwe, proche de l'église de la Sainte Famille qui accueille la communauté des syriaques catholiques d'Antioche dont il est le curé, Thomas-Dibo Habbabé sera pourtant d'une grande clarté. En Belgique depuis 16 ans, il garde beaucoup de liens avec son pays d'origine où vivent encore des oncles, tantes et cousins, des amis prêtres et les proches des 350 familles syriaques qui forment sa communauté paroissiale.
"Depuis plusieurs jours, on parle sans cesse de ces évènements. Et nous sommes tous sous le choc. Sous le choc de la chute brutale et surprenante du régime, de sa fin honteuse. Et cela me rend d'autant plus triste. Si le régime finit comme cela, à quoi ont servi ces quatorze années de guerres, ce demi-million de morts, les sanctions internationales, la pauvreté qui touche tout le pays, l'enfer qui y est advenu ?"
Outre le choc et la tristesse, Thomas-Dibo Habbabé évoque aussi l'inquiétude. "Personnellement, je suis heureux, j'ai de la joie devant la chute de ce régime. Mais en même temps, je redoute le chaos, le désordre et l'avènement d'un autre type de dictature : une théocratie islamiste."
Les deux faces d'une même pièce
Tout en redoutant l'avenir, le prêtre insiste et répète qu'il n'éprouve aucune nostalgie pour le régime "dictatorial, brutal, criminel, corrompu" qui vient de tomber. Il regrette d'ailleurs qu'une partie des chrétiens de Syrie ait pu prendre parti pour le régime Assad au nom de la défense des minorités. "Je ne leur en veux pas, mais tout le chaos actuel est le fruit de ce régime au pouvoir depuis plus de 50 ans et qui a manqué de multiples occasions de transition pacifique du pouvoir. Ce régime a détruit l'humanité des Syriens, l'éducation, la culture de ce peuple simple, accueillant et travailleur. Il porte la responsabilité de ce qui nous arrive."
Thomas-Dibo Habbabé ne fait donc aucun pronostic pour l'avenir et reste gagné par l'inquiétude. "Les rebelles qui ont pris le pouvoir sont des islamistes soutenus par la Turquie. Vont-ils installer la charia ? Je ne le sais pas. Hier, ils ont permis à un ami prêtre de célébrer la messe dans un quartier d'Alep, alors que dans le même temps ils intimaient l'ordre à des magasins chrétiens de ne plus vendre de l'alcool. Nous sommes beaucoup à nous dire que c'est sans doute le Diable qui, demain, dirigera la Syrie. Mais nous sommes résignés… Le Diable tenait déjà le pays avec le régime Assad. Les islamistes et le régime Assad sont les deux faces d'une même pièce…"
À Bruxelles, l'atmosphère est tendue et inquiète au sein de la communauté syrienne chrétienne (arméniens, grecs-orthodoxes, maronites, syriaques…). Si elle essaye d'organiser des réseaux de solidarité autour des paroisses, le prêtre témoigne et souligne par écrit, quelques heures après l'entretien, qu'elle est également gagnée par un grand sentiment de culpabilité devant son incapacité à aider les Syriens qui vivent dans "l'enfer" de leur pays.
Croire sans trop y croire
Syrien d'origine, ancien recteur de l'Université de Namur, Naji Habra est quant à lui marqué par "l'explosion émotionnelle" qui a gagné le peuple syrien. "Elle me semble aller au-delà de ce que l'on pouvait attendre des Syriens plutôt prudents", écrit-il sur Facebook. "Une espèce de chape de béton a été levée et la libération de la peur semble vraie… cette fois."
"En fait, on veut y croire, mais on reste très très prudent", souligne-t-il auprès de La Libre. "On y a cru en 2011 et ce fut alors pire que tout ce que nous avions connu. Nous redoutons d'être déçus. Néanmoins, la chute rapide du régime, les messages récurrents des représentants du nouveau pouvoir affirmant vouloir préserver la structure de l'État et de l'armée – contrairement à ce qui s'est passé en Irak ou en Libye – leur attachement affirmé au pluralisme confessionnel fondateur de la Syrie témoignent d'une volonté de conciliation générale."
Entre musulmans sunnites, chiites, chrétiens et orthodoxes, Druzes, Kurdes… le peuple syrien et sa diaspora sont très variés. Chacune de ces communautés observe, espère ou redoute à sa manière ce qui est en train d'advenir. Tous partagent cependant les mêmes interrogations.
Avec tout ce que la Syrie a vécu, les Syriens restent extrêmement prudents, forts de l'idée que "c'est trop beau pour être vrai", conclut Naji Habra. "Les nouveaux venus vont-ils et peuvent-ils assurer la sécurité face au risque de désordre généralisé ? Les nouveaux dirigeants vont-ils dépasser la tentation extrémiste d'instaurer un régime islamiste ? Un régime qui ne reflétera pas la société syrienne plurielle ?" Seul l'avenir le dira.