Tensions au Moyen-Orient: "Je n'aurais jamais pensé que les Israéliens oseraient faire ça. Ils tuent notre mémoire"
Ciblée intensément depuis plusieurs semaines, la plaine dans l'Est libanais a vu ces derniers jours s'écraser sur ses terres une pluie de bombes. En plus de craindre pour leur vie, les habitants tremblent désormais pour un patrimoine qui fait la fierté du pays.
- Publié le 09-11-2024 à 09h15

"Ce ne sont plus seulement nous et nos proches, c'est aussi notre héritage et notre histoire qui est en péril." Hussein Jamal, habitant de Baalbeck de 37 ans, est en état de choc. Sonné, ce pharmacien dont la famille est installée depuis des générations tout près de la ville antique à la renommée planétaire, peine à trouver ses mots. "Je ne comprends pas, malgré tous les bombardements qui s'abattent sur nous depuis plus d'un mois, je n'aurais jamais pensé que les Israéliens oseraient faire ça. Ils tuent notre mémoire", poursuit-il, des trémolos dans la voix et des larmes plein les yeux.
Autour de lui, plusieurs dizaines de personnes scrutent en silence un panorama édifiant : la veille, mercredi 6 novembre, alors que le jour déclinait lentement sur la plaine de la Bekaa – située sur le flanc est du pays –, un missile israélien s'écrasait sur un des parkings du site classé au patrimoine mondial de l'Unesco. Depuis, le quartier est prisonnier d'un déluge de poussière et de gravats, donnant à la "cité du soleil" un bien triste visage monochrome.
Le Dr Saad est également venu constater cette scène de désolation. "Nous étions chez nous, à une centaine de mètres d'ici, quand une déflagration apocalyptique a fait trembler les murs. C'est un double choc, car à celui provoqué par l'explosion, il faut ajouter un point de rupture sur le plan psychologique. Il n'y a ni armes ni combattants, c'est un sanctuaire de paix et de beauté. Cela dépasse l'entendement, c'est le trésor du Liban qui a été attaqué", explique-t-il, lui aussi le regard larmoyant.
Car pour les résidants de Baalbeck, ce lieu saturé d'histoire et qui abrite des vestiges phéniciens, arabes et romains, était intouchable. D'ailleurs, le 30 octobre, alors que l'armée israélienne émettait un ordre d'évacuation concernant l'intégralité de la ville, des dizaines d'habitants, apeurés, se précipitaient vers l'enceinte du site afin d'y trouver refuge.
"Punition collective"
Si la frappe, qui a fait deux victimes civiles, n'a pas provoqué de dégâts visibles sur les vestiges, l'inquiétude est grande, comme l'explique Bachir Khodr, gouverneur de Baalbeck-Hermel. "Le parking fait partie du site, même si les ruines n'ont pas été directement touchées, détaille-t-il. Nous attendons la visite d'ingénieurs et d'archéologues afin d'obtenir un rapport scientifique. Les vibrations causées par l'explosion ont peut-être abîmé la structure des vestiges, sans parler de la fumée qui dégrade les pierres." Au total mercredi, 30 frappes ont tué au moins quarante personnes dans la ville et sa région.
"Les temples millénaires de Baalbeck ont résisté à tout : aux pillages, aux tremblements de terre, aux guerres, s'indigne à son tour Moein, 30 ans. C'est le Liban que les Israéliens attaquent, c'est une punition collective, car il n'y avait pas de cible militaire." A ses côtés, Mohammad, la vingtaine, montre du doigt l'hôtel Palmyra, construit en 1874, dont la façade est sévèrement endommagée par la frappe : "Combien de grands noms ont séjourné ici ? Fairuz, Lawrence d'Arabie, le général de Gaulle… Cette histoire est la nôtre, nous l'apprenons tous quand nous sommes enfants."
Une inquiétude qui semble saisir au corps un pays tout entier : immédiatement, une centaine de députés ont tiré la sonnette d'alarme auprès de l'Unesco, exhortant l'organisation onusienne à protéger l'ensemble des "sites inestimables actuellement menacés". "Pour la première fois de notre vie, nous voyons notre héritage en danger, sous nos yeux, poursuit le gouverneur Bachir Khodr. Et nous devons nous rappeler que dans les guerres récentes, d'autres sites historiques ont été durement endommagés, notamment en Irak et Syrie. Il y a urgence." Si ce dernier assure qu'un travail diplomatique intense est mené depuis des semaines, il estime qu'il est impossible de faire confiance aux Israéliens. "Des murs d'enceinte datant du mandat français ont été détruits dernièrement, la fameuse bâtisse Menchiye également, alors qu'elle était vide, lance-t-il. Ils ont pris le risque délibéré, en frappant aussi près, d'anéantir le site antique de Baalbeck. C'est un nouveau crime, cette fois contre la culture."
"Corps sans tête, sans bras"
Alors que, selon les données communiquées par les autorités, plus de 70 % des habitants de Baalbeck ont quitté la ville dernièrement, ceux qui restent n'en finissent plus d'encaisser les coups. A quelques centaines de mètres de là, Fatma, 46 ans, se tient sur les ruines d'un bâtiment. Les deux bras bandés, elle précise sortir tout juste de l'hôpital, après avoir été blessée par des impacts de verre brisé à la suite d'une autre frappe israélienne. "Mes voisins sont morts, regardez, tout est détruit, nos vies sont ruinées, explique-t-elle, impuissante, le visage marqué par la douleur. Nous résidons dans un quartier pauvre, pas dans un lieu de combattants. La maison que mes grands-parents avaient construite de leurs mains s'est effondrée. Je ne sais plus où aller."
Des scènes qui se répètent dans de nombreux villages de la plaine de la Bekaa, un territoire historiquement favorable au Hezbollah, où ceux qui restent semblent poursuivis par la mort. A l'ombre d'un portrait de Nasrallah, dans une bourgade visée également par une frappe le 6 novembre, Ali Tarchichi, un secouriste de 52 ans, tente l'impossible afin de sauver celles et ceux qui peuvent l'être. Il dit affronter l'insurmontable : "C'est terrifiant, j'ai retrouvé des personnes dont le corps était découpé sous les gravats, sans tête, sans bras."
Sur le lieu de cette autre attaque, qui a selon les locaux fait 14 morts, dont trois enfants et six femmes, Abdallah Zineddine pleure sa fille. "Il n'y a que des fermiers dans notre village, pourquoi ? Nous payons le prix de ne pas être partis et de croire en la résistance ? Je n'ai plus rien, mais je reste là", gronde-t-il, debout sur un monticule de ruines, avant de hurler, ivre de colère, "Nasrallah, je suis à ton service !" Non loin, Hosni, 65 ans, commente : "Les droits humains sont un mensonge. Tuer des innocents, raser des maisons n'éliminera pas la résistance. Au contraire, cela la renforce."