Tensions au Moyen-Orient: "Si nous partons, nous ne pourrons plus revenir"
Reportage de Jenny Lafond, correspondante à Beyrouth.
- Publié le 26-09-2024 à 21h12
- Mis à jour le 26-09-2024 à 21h13

Dans la seule pièce du couvent dotée de doubles murs où elle s'est calfeutrée pour être à l'abri, sœur Maya Beaino, directrice du collège des Sœurs des Saints-Cœurs de Aïn Ebel, affiche un sourire bienveillant. La conversation se déroule en vidéo sur Whatsapp, de façon entrecoupée, faute de réseau stable. Pourtant, le cœur n'est pas à la fête. "Le maire du village nous a dit mardi que dès cette semaine, il n'y a plus à Aïn Ebel suffisamment de poulet, de viande, de légumes, de fruits, de mazout et d'essence", pose-t-elle, inquiète pour les malades et les personnes âgées restés seuls chez eux. Quant aux rares hôpitaux de la région s'y rendre est désormais trop risqué. Mercredi, l'immeuble à côté de l'hôpital de Tebnine a été bombardé par Israël. De très mauvaises nouvelles pour les derniers irréductibles de ce village chrétien du district de Bint Jbeil, au Sud-Liban, collé à la Ligne bleue. Combien sont-ils ? Sœur Maya l'ignore. "Quand je circule, les rues sont vides, je ne vois pas d'enfants, dit-elle, les familles les gardent à la maison à cause des bombardements." Avec l'annonce du rationnement strict de l'électricité encore donné par le générateur municipal, "quelques familles ont pris la route aujourd'hui". Une déflagration tranche l'air. "Vous avez entendu ? Un nouveau raid israélien." Lundi, deux missiles tombés dans des jardins, à côté des maisons, ont provoqué la panique. Des enfants jouaient à proximité. C'est la troisième fois depuis le début des hostilités entre le Hezbollah et Israël en octobre 2023 que le village est touché. "Deux missiles avaient explosé à côté de l'école, toutes les vitres se sont cassées."
Une ambulance bombardée
"Vous savez, c'est dur de vivre sans aucune garantie", souffle sœur Maya. Pourtant, la religieuse n'envisage pas de partir. "Je reste pour que le couvent reste ouvert. Parce que si je pars, le jour même, toutes les familles des élèves de l'école partiront", lâche-t-elle, confiant "la lourdeur de son discernement" qui lui pèse tous les soirs. "Ma présence va-t-elle aider les gens ? Et si, dans deux jours, nous vivons un véritable enfer ? Si on part, est-ce qu'on arrivera en vie jusqu'à Beyrouth ?", confie-t-elle, tenaillée par le doute.
Partir, Maha Farah et son mari l'ont fait mercredi. Sur la route cabossée par les bombardements, au volant de deux voitures différentes, la terreur n'a pas tardé à les rattraper. "Nous avons entendu le sifflement d'une rafale de missiles, puis des frappes sont tombées à côté de nous. Il n'y avait personne, que des ruines et des bâtiments en feu, j'ai vu aussi une ambulance de la Défense civile qui avait été bombardée, des véhicules abandonnés", raconte en frissonnant cette enseignante de français au collège des Saints-Cœurs-Aïn Ebel. Désormais en sécurité dans son appartement beyrouthin, Maha dit encore "sentir tout ça dans (s)on corps". "Vous savez, j'ai 58 ans, j'ai vécu toutes les guerres au Liban. Celle-ci est-elle pire que celle de juillet 2006 ? Je l'ignore. Ce que je sais, c'est que je ne suis plus capable de supporter tout ça, je n'y arrive plus." Sa colère, elle la dirige avant tout contre l'État libanais, "le premier criminel dans ce pays, qui nous a laissés, surtout nous, au sud". Elle en veut aussi aux partis chrétiens, en guéguerre permanente, et plus largement à tous les dirigeants qui se sont succédé. "Personne n'est plus innocent que l'autre, ils ont fait suffisamment mal à notre patrie, à tous les Libanais, aux gens pauvres qui attendent un avenir qui ne vient jamais", s'emporte-t-elle.
Dans le village d'Aïn Ebel, où vivent, en temps normal, quelque 1200 âmes, Hind Khreich, 61 ans, a décidé de résister. "Nous ne voulons pas quitter le village parce que si nous partons, nous ne pourrons plus revenir", écrit cet ex-journaliste au quotidien an-Nahar, dans un message envoyé sur Whatsapp teinté d'amertume. Avec cette nouvelle guerre resurgit le traumatisme de la guerre de 2006. "En 2006, les habitants d'Aïn Ebel sont partis du village et 30 maisons ont été détruites", rappelle Hind. Quand les bombes s'étaient tues, certains s'étaient installés ailleurs, les habitants refusant, explique sœur Maya Beaino, l'argent du Hezbollah pour reconstruire. Malgré les jours difficiles qui se profilent, sans électricité ni nourriture, et l'hiver qui approche, Hind Khreich restera, "pour soutenir les jeunes générations du village". Avec un cri du cœur adressé à l'Église, trop absente selon elle. "Où est le patriarche (Raï), où sont les évêques ? Que font-ils pour soutenir les gens du village qui souffrent et ne travaillent pas depuis onze mois que la guerre dure ? L'Église n'est pas pauvre."