Guerre en Ukraine: "Les Américains font le sale boulot des Russes"
Pour François Heisbourg, "l'armistice de Rethondes, dans l'Oise, de juin 1940 était presque plus respectueux des droits du vaincu" que les conditions proposées à l'Ukraine par Donald Trump.
- Publié le 24-11-2025 à 06h40
- Mis à jour le 24-11-2025 à 13h03

Un "dirty deal" qui n'est rien d'autre qu'une "capitulation" et qui ouvre la porte à la prochaine guerre. François Heisbourg, conseiller spécial de la Fondation pour la recherche stratégique (FRS) et auteur d'Un monde sans l'Amérique (éd. Odile Jacob, 2024), qui se trouve actuellement à Lviv, en Ukraine, n'a pas de mots assez durs pour qualifier les dernières propositions de "paix" américaines.
Comment vos interlocuteurs sur place ont-ils reçu le nouveau "plan de paix" de Donald Trump ?
Avec sidération. Les différents éléments du plan tels qu'ils ont été livrés dans la sphère publique sont, au sens premier du terme, inouïs. Il n'y a jamais eu quelque chose d'équivalent dans l'histoire : un pays envahisseur, soutenu par un pays théoriquement allié de l'Europe, obtient un règlement de paix à ses conditions et au détriment de la partie envahie, qui se retrouve, non pas à la table des négociations, mais au menu.
Le ministre français des Affaires étrangères, Jean-Noël Barrot, parle de "capitulation".
C'est le bon mot. À côté, l'armistice de Rethondes (Oise) de juin 1940 était presque plus respectueux des droits du vaincu. Ainsi, dans le projet américain, on impose que des élections aient lieu dans les trois mois en Ukraine, mais pas dans les territoires occupés : c'est un piège électoral visant à faire confirmer par Kyiv leur annexion. Pour le reste, comme à Rethondes, on réduit la taille de l'armée et on organise militairement une ligne de démarcation.
Les Européens sont-ils bien traités ?
C'est tout le contraire. Non seulement ils n'ont pas été consultés, mais les avoirs russes gelés en Belgique iront aux Américains et les sanctions européennes devront être levées. Mais bien sûr, il n'est pas question que l'Union européenne achète de nouveau du gaz et du pétrole aux Russes : Trump compte bien qu'elle continue à se fournir aux États-Unis. La folie est telle que l'ambassade américaine de Kyiv a convoqué les ambassadeurs européens pour leur expliquer ce que Moscou et Washington attendent d'eux. Autrement dit, ce sont les Américains qui font le sale boulot des Russes. On est au-delà du "petit télégraphiste du Kremlin", pour reprendre la pique que François Mitterrand avait adressée à Valéry Giscard d'Estaing en 1979…
Donald Trump cède donc totalement à Poutine ?
Les Russes obtiennent tout ce qu'ils voulaient, à une petite exception près, puisque la ligne de cessez-le-feu et la ligne électorale ne comprennent pas les parties non occupées des oblasts [régions, ndlr] de Zaporijia et de Kherson. Mais les Russes sauront être patients pour rectifier ce détail.
Que gagne Trump dans cette affaire ?
La levée des sanctions fera encore baisser les prix du gaz et du pétrole, c'est l'un de ses objectifs. Et puis, surtout, ce narcissique va pouvoir se vanter d'avoir fait la paix. Enfin, s'ajoute le bonheur d'humilier les Européens.
Est-ce que ce plan est acceptable par les Ukrainiens ?
La réponse courte est non. La réponse longue est que le président Zelensky doit faire très attention en manœuvrant. Il ne peut pas rejeter ex abrupto le plan de Trump, parce qu'on ne peut avoir deux grandes puissances contre soi simultanément. Il faut donc qu'il montre quelles sont les limites qu'il ne franchira pas. D'autant que les conditions pour mobiliser les Européens sont relativement bonnes. Ainsi, les Allemands sont pétrifiés à l'idée que l'exécution de ce plan provoque le départ de quelques millions d'Ukrainiens supplémentaires vers l'Allemagne avec, évidemment, des répercussions électorales en faveur de l'AfD [Alternativ für Deutschland, parti d'extrême droite]. Bref, il y a une manœuvre politico-stratégique à exécuter qui est très loin d'être évidente.
Ce plan ne sort pas à n'importe quel moment, puisque Volodymyr Zelensky est affaibli par un scandale de corruption qui touche un de ses proches.
Effectivement, il use son crédit à essayer de sauver Andriy Yermak, son bras droit et chef de l'administration présidentielle, alors qu'il ferait mieux de se concentrer à 100 % sur le problème que pose le plan.
Est-ce que ce plan est acceptable par les Russes ?
Il est génial pour eux, rien que du bonheur. Ces trois années de guerre n'ont pas été très satisfaisantes : la Russie a grignoté des petits bouts de territoire un petit peu partout avec des pertes absolument colossales. Et là, Trump lui offre l'occasion de consolider une partie de ce qu'elle voulait. Surtout, ce 'dirty deal' [sale accord] ouvre la porte à la suite des opérations, car les objectifs stratégiques de la Russie n'ont pas changé : effacer l'Ukraine de la carte. Rappelons-nous l'annexion des Sudètes en 1938, qui a précédé celle du reste de la Tchécoslovaquie en mars 1939.
Il y aura quand même des "garanties de sécurité" offertes à l'Ukraine ?
Attendons de voir. Mais il semble qu'il y a une clause qui prévoit que ces garanties tomberont si par malheur des missiles, jugés d'origine ukrainienne, devaient tomber sur les régions de Moscou ou de Saint-Pétersbourg. Or, les Russes ont montré dans leur histoire qu'ils étaient capables de tirer sur leur propre population pour trouver un prétexte pour entrer en guerre, comme ils l'ont fait pour attaquer la Finlande en novembre 1940.
La prochaine guerre est donc déjà là ?
Elle ne sera pas forcément contre l'Ukraine d'ailleurs. La Russie pourrait attaquer les pays baltes, par exemple, pour rétablir la continuité territoriale entre Kaliningrad et la Russie continentale. Une perspective d'autant plus crédible que Trump a déclaré que l'article 5 de l'OTAN [qui engage tous les pays membres de l'Alliance à fournir, en cas d'agression, une assistance, qu'elle soit militaire, humanitaire ou autre] pouvait s'interpréter, ce qui ouvre une brèche à la Russie. C'est pour cela que l'Union européenne se donne entre trois et cinq ans pour se réarmer et faire face.