En Russie, une mutinerie qui n'a duré que 24 heures: l'étrange sortie de l'homme qui voulait "aller jusqu'au bout"
Dans un épisode dont la Russie a le secret, le patron de la milice Wagner promet de détruire "tout ce qui sera mis sur notre route" vers Moscou avant d'accepter un exil au Bélarus. Tout cela en moins d'une journée.
- Publié le 25-06-2023 à 16h40

Moins de 24 heures. La mutinerie lancée vendredi soir par le chef de la milice russe Wagner n'aura finalement duré que quelques heures, avec une issue aussi rapide qu'imprévue, l'exil de Evguéni Prigojine au Bélarus et la promesse par le Kremlin que les enquêtes pénales le concernant ainsi que ses soldats ne seront pas poursuivies.
Tout a commencé vendredi vers 20 h 30 lorsque le tempétueux patron de la force paramilitaire a, dans un message audio, accusé l'armée russe d'avoir bombardé ses troupes dans ses bases arrière en Ukraine et appelé à une mutinerie contre le commandement militaire russe et le ministre russe de la Défense, Sergueï Choïgou.
"Nous sommes 25 000 et nous allons déterminer pourquoi le chaos règne dans le pays", s'insurge Prigogine, qui réclame depuis des semaines à Moscou armes et renforts pour ses troupes qui combattent en Ukraine, avant d'appeler l'aide de "tous ceux qui veulent nous rejoindre".
Dans de brefs combats, trois hélicoptères MI-8 auraient été abattus par Wagner, de même qu'un avion de transport de type Iliouchine Il-18 et son équipage, selon des blogs militaires pro-russes.
À Kiev et dans les pays occidentaux alliés de l'Ukraine, c'est la stupéfaction. Si les tensions entre Prigojine et le sommet de l'armée russe sont bien documentées, rares sont ceux qui pensaient que le premier allait au grand jour se lancer dans une mutinerie, avec le risque d'une guerre dans la guerre, une guerre civile dans l' "opération militaire" de Vladimir Poutine en Ukraine.
À Moscou, le FSB, le successeur du KGB soviétique ouvre immédiatement une enquête "pour appel à la mutinerie armée", dénonce "les ordres criminels et traîtres de Prigojine" tandis que Vladimir Poutine est tenu au courant. "Les mesures nécessaires sont en train d'être prises", indique le porte-parole du Kremlin, Dmitri Peskov, laconique.

Rostov-sur-le-Don
Prigojine a choisi Rostov-sur-le-Don pour lancer les opérations. Cette ville proche de la frontière ukrainienne est le siège du QG Sud des forces armées russes. À 7 h 30 du matin, il affirme dans une vidéo diffusée sur Telegram qu'il en a pris le contrôle, ainsi que l'aérodrome. Il dit ne pas vouloir contrecarrer les opérations en Ukraine mais dénonce l'inefficacité de l'armée russe, qui perd "jusqu'à 1000 hommes par jour" ainsi que des territoires qu'elle a conquis.
Rostov n'est pour lui qu'un point de départ. Son ambition est de monter jusqu'à Moscou, qui est à plus de mille kilomètres de là. "On ira jusqu'au bout. Nous détruirons tout ce qui sera mis sur notre route", a-t-il annoncé dans la nuit. Sa détermination apparaît également dans une vidéo dans laquelle on le voit converser à Rostov, sous bonne garde, avec le vice-ministre de la Défense de la Fédération de Russie et le sous-chef d'état-major Alekseev. Le premier lui demande de laisser partir les soldats réguliers pris au piège à Rostov. "Certainement pas", tranche Prigojine.
Poutine entre en scène
À Moscou pourtant, la réaction s'organise. Le ministère de la Défense promet la sécurité aux miliciens de Wagner s'ils se dissocient de leur chef. Tous les événements de masse sont annulés et les contrôles d'identité se multiplient. Surtout, Poutine entre en scène. Les traits tirés, drapés dans un costume noir, le président russe prend la parole à la télévision. Il est environ 9 h 30 du matin.
"Toute action qui divise notre nation est essentiellement une trahison de notre peuple, de nos camarades en armes qui se battent sur le front. Ceci est un coup de poignard dans le dos de notre pays et de notre population", déclare Vladimir Poutine.
Le président russe fait référence à la guerre civile russe qui de 1917 à 1921, a vu "des Russes tuer des Russes et des frères tuer des frères" , l'empire sombrer dans une guerre civile avant d'être repris en mains par les bolcheviks. Nulle part dans son bref discours Poutine ne mentionne le nom de Prigojine mais il honore les miliciens de Wagner qui se battent "épaules contre épaules" avec les soldats réguliers en Ukraine. Le président russe, qui a ordonné l'invasion de l'Ukraine le 24 février 2022, appelle à l'unité face à ce qu'il appelle "l'agression des néonazis et de leurs protecteurs"…
"Nous sommes des patriotes"
"En ce qui concerne la 'trahison de la Patrie', le président s'est profondément trompé. Nous sommes des patriotes", réplique M. Prigojine dans un enregistrement audio tandis que les chefs des deux chambres du parlement russe et le patriarche de l'église orthodoxe se rangent derrière M.Poutine. Les comptes du groupe paramilitaire Wagner sur certains médias sociaux, comme Vkontakte, sont suspendus afin d'éviter que le chat fasse des petits.
Dans le courant de la journée de samedi, les commentaires vont bon train dans les pays occidentaux et en Ukraine, mais le principal se négocie discrètement désormais. Et à 19 h 15, le président du Bélarus, Alexandre Loukachenko, annonce sur sa chaîne Telegram qu'il a obtenu l'arrêt des mouvements des troupes de Wagner vers Moscou. Vingt minutes plus tard, Prigojine annonce que ses miliciens rentrent dans leurs camps "pour éviter un bain de sang".
Evguéni Prigojine "ira au Bélarus", annonce dans la soirée le porte-parole du Kremlin, jurant que le patron de Wagner "a la parole du président" Poutine et la promesse qu'aucune poursuite ne sera engagée ni contre lui, ni contre ses soldats. Selon toute vraisemblance, la mutinerie est terminée.