Menace nucléaire envers l'Occident : "Il faut toujours prendre très au sérieux Vladimir Poutine"
Le président russe Vladimir Poutine s'est exprimé à la télévision ce mercredi matin. Il a annoncé une nouvelle mesure militaire, à savoir la mobilisation de réservistes, et il a menacé l'Occident de l'arme nucléaire. Que doit-on comprendre de ce discours ? Décryptage avec Aude Merlin, professeure en Science politique à l'ULB.
- Publié le 21-09-2022 à 11h47
- Mis à jour le 21-09-2022 à 17h23

Dans une allocution télévisée prononcée ce mercredi matin, Vladimir Poutine a annoncé une "mobilisation militaire partielle" en Russie. Le président russe a justifié cette mesure par la guerre qu'il accuse l'Occident de mener depuis 2014 (en fait depuis que Vladimir Poutine a lui-même annexé la Crimée) dans le but "d'affaiblir" son pays. Cette annonce forte laisse présager une intensification des combats, alors que l'Ukraine est en train de mener une contre-offensive pour reprendre les territoires occupés. Selon le ministre russe de la Défense, Sergueï Choïgou, le décret en ce sens entre en vigueur immédiatement et permet la mobilisation de 300 000 réservistes.
Interrogée par La Libre, Aude Merlin, professeure en Science politique à l'ULB, explique qu'il y a "un décalage entre ce qu'a annoncé Poutine dans son discours de mobiliser les réservistes et la latitude à laquelle donne lieu le décret. Quand on y regarde de plus près on s'aperçoit que potentiellement ce décret peut mobiliser toutes les personnes qui ne travaillent pas dans le contexte militaro-industriel."
Pour Aude Merlin il s'agit pour la Russie "de pallier des difficultés, des fragilités et d'essayer de trouver des parades et des façons de sortir de la débâcle" qu'elle subit depuis la contre-offensive ukrainienne et la démobilisation de ses soldats. "Cela traduit que l'armée russe est en grande difficulté en Ukraine", poursuit-elle. "Les pertes sont très importantes : les sources ukrainiennes les estiment à plus de 56 000. On ne sait pas si le chiffre est avéré mais, en tout cas, on parle de plusieurs dizaines de milliers de morts, ce qui signifie, en termes de désactivation et d'inaptitude au combat, au moins le triple, selon les experts militaires". De son côté, le ministre de la Défense russe n'a reconnu que 5937 soldats tués en Ukraine ce mercredi.
"La Russie a eu un mal fou à recruter cet été : tant du côté des bataillons volontaires, et des bataillons nationaux dans les territoires, républiques et régions que dans les prisons par Evgueni Prigojine qui dirige Wagner" (le groupe militaire privé russe, qui fournit des mercenaires ndlr), explique encore la professeure.
Cette mobilisation militaire vient-elle comme un dernier recours ? "Il n'y a jamais de dernier recours. Il y a toujours plus, il y a toujours pire, on peut toujours monter en gradation. Poutine avance graduellement dans sa rhétorique puisqu'il parle de mobilisation partielle. On pourrait dire que le dernier recours serait la mobilisation totale assumée."
"Il faut toujours prendre très au sérieux VladimirPoutine"
Poutine a aussi encore une fois évoqué la menace nucléaire. "Ce n'est pas du bluff", a-t-il asséné. Doit-on prendre ces propos au sérieux ? "Il faut toujours prendre très au sérieux Vladimir Poutine. Il a toujours fait part de ses positionnements, attitudes et projets. Après, il sait lui-même que le recours à l'arme nucléaire se retournerait immédiatement contre lui et serait fatale pour lui", analyse la professeure.
Pour Aude Merlin, "une escalade dans les mots est à l'oeuvre". Cela signifie-t-il que Poutine est en plein désarroi face à la tournure que prend le conflit, qui ne se déroule pas selon ses plans initiaux ? "Il est compliqué de dire ce qu'il ressent : s'il est en partie dans le déni, en partie dans le désarroi. Mais je ne pense pas que le terme désarroi fasse partie de son logiciel mental. Mais s'il est lucide, il doit être perplexe et quelque peu préoccupé", avance-t-elle.
En somme, son discours traduit bien l'enlisement de la guerre en Ukraine, estime la spécialiste, contrairement aux propos avancés par le président turc Erdogan mardi. "Vladimir Poutine est dans sa logique, il est dans une fuite en avant. Il a dit lui même que tout avançait selon les plans et qu'il n'y avait pas matière à se hâter, mais sans aucunement laisser penser qu'il fallait que la guerre s'arrête le plus tôt possible. Il y a quelque chose de cet ordre : trop de morts pour reculer"
"Le regard, vu de l'Occident, qui consiste à penser qu'il va s'arrêter rapidement est un regard biaisé. On l'a vu dans l'histoire soviétique et post-soviétique : au vu de la façon dont se déroulent les guerres menées par la Russie, sauf exceptions, au vu de la masse de l'effectif militaire mobilisé, au vu de l'ampleur de l'opération et l'ampleur de la résistance ukrainienne, etauvu de la législation en termes d'armements du fait des livraisons d'armes à l'Ukraine, on est dans une guerre qui se poursuit", affirme-t-elle.