Guerre en Ukraine : sur le front, les soldats ukrainiens désespérés d'attendre des armes
Sur le front, dans l'est de l'Ukraine, les soldats se plaignent de ne pas recevoir les armes et le matériel nécessaires pour pouvoir combattre les Russes. Selon le président Zelensky, entre 60 et 100 soldats meurent chaque jour dans le Donbass.
- Publié le 05-06-2022 à 19h47
- Mis à jour le 26-08-2022 à 15h25

"Les soldats ont le moral au plus bas. Nous avons perdu des lignes et beaucoup d'hommes à Sviatohirsk. À chaque fois que nous perdons des vies et des positions, les visages sont fermés et découragés, c'est normal…" Tatiana est dépitée, alors que les combats se concentrent sur sa région du Donbass. Dans son petit magasin de Sloviansk, à 520 km de Kiev, des soldats ukrainiens entrent les mains vides, pour ressortir avec de la nourriture, de nouvelles chaussures, t-shirts, sacs de couchage ou médicaments. Ce local commercial a été transformé en centre de volontaires spécialisé dans l'équipement militaire. C'est Tatiana, 43 ans, ex-prof de danse, mère de deux enfants et mariée à un soldat ukrainien actuellement au front, qui le tient.
La ville de Sievierodonetsk, où se poursuivent les combats de rue à 85 km de là, est presque entièrement tombée aux mains des Russes, malgré une résistance accrue des forces ukrainiennes. Dans la vaste étendue du Donbass, les armes lourdes font rage. La tactique de la Russie : tout détruire pour ensuite se déplacer à travers les ruines, en semant la terreur parmi la population locale prise entre deux feux.
Kalach contre artillerie lourde
L'armée ukrainienne souffre également : selon le président Zelensky, entre 60 et 100 soldats meurent chaque jour sur le front du Donbass. L'artillerie russe y est, de fait, supérieure à celle des Ukrainiens. Le 27 mai 2022, le ministre de la Défense, Oleksiy Reznikov, remerciait, dans un communiqué sur sa page Facebook, les pays européens et ceux de l'Otan pour leurs obusiers M777, obusiers FH70 et SPH Caesar. Il ajoutait toutefois : "Les jours, les heures et les minutes des dernières semaines passent plus lentement que jamais dans ma vie. Parce que nous sommes obligés d'attendre. Attendre et, en même temps, nous battre pour l'augmentation des quantités et l'élargissement de la gamme d'artillerie que nous recevrons très bientôt…"
Très bientôt ? Cette note d'optimisme n'est pas partagée sur le terrain. Tatiana côtoie quotidiennement des soldats qui reviennent du front. Depuis plusieurs semaines, ils tiennent tous le même discours. "On a besoin d'artillerie lourde et d'armes létales, les fournitures sont loin d'être suffisantes et prennent trop de temps pour arriver. On manque en plus de gilets pare-balles, de chaussures tactiques, de générateurs, de thermoscopes et même de chaussettes tactiques", rapporte Tatiana. Au fond du magasin, un soldat sent la moutarde lui monter au nez. "Nous n'avons plus assez de munitions, d'obus pour contrer les attaques russes", s'exclame-t-il. "Il ne nous reste que nos kalachnikovs ! Qu'est-ce qu'on peut avec ça contre de l'artillerie lourde ? !"
Dehors, Taler, un jeune soldat de 23 ans, aide à décharger des pots de "compotes" d'un camion de volontaires. Une occupation, en attendant de rejoindre sa position sur les fronts qui entourent la ville de Sloviansk. Lui, fait partie de l'équipe responsable du renseignement. "On a des drones sophistiqués qui nous permettent d'observer les positions russes à plus de 4 km. Dès qu'on a les positions et les coordonnées exactes, on les transmet à l'équipe d'artillerie. Mais nos deux drones ont été endommagés lors d'une mission. Alors, aujourd'hui, on doit attendre qu'ils soient réparés. Si on avait plus de drones, on ne serait pas ici à attendre. Mon groupe et moi, on perd notre temps !", tempête-t-il.
Ces drones n'ont pas été donnés par la communauté internationale, ils ont pu être achetés grâce à un crowdfunding de volontaires ukrainiens. "Si on en avait fait la demande aux pays européens, ça aurait été trop de bureaucratie et de paperasserie, ça aurait pris trop de temps. Et, du temps, on n'en a pas !"
"Où sont les armes promises ?"
À 45 km au sud-est de Sloviansk, la ville de Bahkmut se fait frapper tous les jours. Comme à Sloviansk, l'approvisionnement en eau a été coupé : des bombardements ont détruit des lignes électriques qui perturbent le pompage d'eau. Les civils évacuent chaque jour, tandis que les soldats ukrainiens tentent de repousser les offensives russes au sud-est de la ville.
À quelques mètres de l'hôpital militaire où affluent les ambulances venant du front, "Boroda" (Barbe) se repose à même le sol, accompagné de ses trois compagnons de la brigade 112. Le visage marqué par l'épuisement, il tient à nous montrer des vidéos prises sur le front, où on le voit attendre, sous un abri, que les bombardements cessent. "La semaine dernière, quatre de nos voitures ont été détruites. On manque de véhicules blindés, de drones et systèmes antidrones, de matériel de vision nocturne, de casques antibruit et, surtout, d'artillerie lourde. Sans cela, on ne fait que subir. Où sont passées les armes promises ?"
Sans grand espoir
Au même moment, le président américain Joe Biden annonçait que Washington livrerait très prochainement des Himars, ces lance-roquettes multiples montés sur des blindés légers qui ont une portée à plus de 80 km. Un renforcement significatif des capacités ukrainiennes. Néanmoins, personne ne sait quand ces armes atteindront le Donbass, où la situation est chaque jour, chaque heure, plus urgente. "L'Ukraine a un besoin urgent d'armes capables de frapper l'ennemi à longue distance. Cela ne peut pas prendre du retard, car le prix du retard est celui de la vie des personnes qui protègent le monde du fascisme russe", déclarait, il y a une semaine, le commandant en chef des forces armées ukrainiennes, Valeriy Zaluzhnyy.
Tatiana et ses visiteurs attendent encore et toujours que les armes promises arrivent, mais sans plus grand espoir. L'armée russe avance vers leur ville, Sloviansk, qui pourrait être la prochaine cible du Kremlin une fois que la bataille de Sievierdonetsk terminée. Les civils préfèrent évacuer la ville, où l'approvisionnement en eau a été interrompu et les bombardements russes tuent. Le 31 mai encore, une frappe russe dans un quartier résidentiel a tué quatre personnes. Ceux qui décident de rester n'ont souvent nulle part d'autre où aller. "Avant, nous avions des plans pour l'avenir", soupire Tatiana. "Maintenant, la question est : allons-nous seulement avoir un avenir ?"