Guerre en Ukraine: l'Onu alerte sur les conséquences de la "guerre du blé"
La planète compte sur la Russie et l'Ukraine pour 28 % de ses importations de blé. Or la guerre pénalise cet aliment essentiel qu'est le blé. Explications.
- Publié le 20-05-2022 à 22h30
- Mis à jour le 21-05-2022 à 00h10

Juste un chiffre : jeudi, le prix du blé tournait sur les marchés mondiaux aux alentours de 430 euros la tonne. Cela représente une hausse de près de 38 % depuis le début de l'invasion russe en Ukraine. Il n'a jamais été aussi haut, même en 2008 lorsque des investisseurs avaient parié sur les matières premières pour éviter la chute des actions. Le pic a été atteint jeudi lorsque l'Inde a annoncé vouloir stopper ses exportations de céréales en raison d'une vague de chaleur qui menace son 1,4 milliard d'habitants, avant de revenir un peu sur ses déclarations sous pression internationale.
Le 24 février dernier, la Russie s'est lancée à l'assaut de l'Ukraine. Elle a aussi déclenché une guerre du blé dont l'impact est mondial et accable particulièrement une cinquantaine de pays. Elle l'alimente en bloquant ses exportations de blé et d'engrais, en rétorsion aux sanctions occidentales. Enfin, elle a mis la main sur une partie des exportations ukrainiennes, notamment dans le port de Marioupol, qu'elle essaie de vendre.
Le blé est un élément majeur de l'alimentation mondiale. Il permet à des milliards d'humains de manger à bon compte - du pain, des pâtes, de la semoule, de la farine.
Guerre hybride
La Russie s'est-elle lancée, sans le proclamer, dans une guerre hybride qui a des conséquences mondiales ? Ou est-ce une réplique aux sanctions occidentales, comme le dit Moscou ? En tout cas, le Kremlin s'est préparé avant l'invasion à cette crise sans précédent. Maxim Orechkine, conseiller du président russe, a révélé jeudi lors d'un forum de la jeunesse à Moscou que Vladimir Poutine s'attendait à une crise alimentaire et avait ordonné dès la fin 2021 de "préparer la Russie à la faim dans le monde" notamment en imposant des restrictions ou des taxes sur les exportations russes de céréales, d'huiles et d'engrais.
Voilà pourquoi le secrétaire général de l'Onu, Antonio Guterres, a lancé cette semaine un appel pressant à un compromis : que la Russie libère le blé ukrainien aujourd'hui bloqué dans le pays et que les Occidentaux permettent à "la nourriture et aux engrais russes" d'avoir "un accès complet et sans restriction aux marchés mondiaux". Selon des diplomates cités par l'AFP, certaines mesures prises contre le système financier russe limitent leur exportation.
L'Ukraine compte pour 12 % de la culture mondiale du blé. Elle était, la saison dernière, le quatrième exportateur mondial, derrière la Russie, l'Union européenne et l'Australie. Si on ajoute la Russie à l'Ukraine, les deux pays représentent 28 % des exportations mondiales. Depuis le début du mois de mai, Kiev a réussi à exporter 16 000 tonnes de blé, selon le ministère ukrainien de l'agriculture, principalement par camion et par train via la Pologne. Mais des milliers de tonnes sont bloquées dans des silos par le blocus naval russe et les mines ukrainiennes placées au large d'Odessa. Certains stocks parviennent à sortir du pays via le port de Constanta en Roumanie ou le delta du Danube. "Si on ne débloque pas les ports, c'est une catastrophe", juge un diplomate. "Les volumes sont tellement faibles par la route et le train."
Les pays européens disposent de leurs propres cultures et ont les moyens de payer plus pour le blé. Ce n'est pas le cas d'une cinquantaine de pays, qui dépendent parfois totalement, comme l'Érythrée, l'Arménie et la Mongolie, des importations de blé russe ou ukrainien. Lors d'une réunion des ministres de l'Agriculture du G7 le 13 mai, le directeur général de la FAO, Qu Dongyu, a souligné que l'impact est énorme pour des pays comme la Turquie et l'Égypte, mais aussi plusieurs pays africains, dont le Congo et la Somalie.
Dans plusieurs cas, la pénurie s'ajoute à des crises préexistantes, comme la guerre, l'instabilité politique, la pandémie ou la désertification. L'Onu estime qu'en deux ans, "le nombre de personnes souffrant d'insécurité alimentaire grave a doublé, passant de 135 millions avant la pandémie à 276 millions aujourd'hui". Quarante-six millions pourraient s'ajouter à cause de la crise ukrainienne.
"Un échec à ouvrir les ports en Ukraine sera une déclaration de guerre sur la sécurité alimentaire mondiale, résultant dans la famine, la déstabilisation des nations, de même qu'une immigration massive par nécessité", a tonné cette semaine le directeur du Programme alimentaire mondial (Pam), David Beasley.
Géopolitique africaine
Malgré la menace qui pèse sur les pays africains, la plupart refusent de condamner l'invasion russe, car Moscou représente pour eux une alternative au blé ukrainien. Au sein de la FAO, la Russie a reçu le soutien de la Chine, de la Biélorussie et de la Syrie notamment. Les pays africains, de même que le directeur général de la FAO, qui est Chinois, se sont dits "préoccupés" par la situation, mais n'ont pas condamné l'agression russe.
En revanche, le ministre ukrainien des Affaires étrangères Dmytro Kuleba a félicité jeudi l'Égypte pour avoir renvoyé un bateau russe rempli de céréales ukrainiennes. Ce qui, venant d'un pays qui pourrait être confronté, dans le pire des cas, à une "émeute de la faim", est particulièrement courageux.
