Les douze travaux de Péter Magyar, nouvel homme fort de la Hongrie
Le nouveau Premier ministre a déjà lancé la chasse aux "profiteurs" de l'État Orban.
- Publié le 09-05-2026 à 07h11

"Li-ber-té de la presse. Li-ber-té d'expression. Pro-té-geons ce qui compte". Dans le tram qui ceinture le centre-ville de la capitale, une fillette hongroise s'exerce à déchiffrer ces drôles de slogans accompagnés de drôles de drapeaux bleus étoilés. Il y a un mois de cela, elle aurait eu à lire sur les affiches que la guerre arrive, qu'un Monsieur Zelensky et un Monsieur Magyar sont dangereux et doivent être stoppés, entre autres choses.
En ce début de mois de mai, le fond de l'air a changé du tout au tout à Budapest et les posters de la propagande gouvernementale ont cédé le terrain à ceux de l'Union européenne et de la ville qui promeut ses nombreux festivals.
Au soir de sa victoire triomphale aux élections législatives le 12 avril contre le Fidesz de Viktor Orbán, le président du parti Tisza, Péter Magyar, avait promis "une Hongrie moderne et européenne". Il a donc choisi de se faire introniser officiellement Premier ministre le Jour de l'Europe, ce samedi 9 mai.
Une grande fête sera organisée à cette occasion, d'abord par le maire écologiste sur le pont des Chaînes qui enjambe le Danube, puis toute la journée devant le parlement à l'appel de Tisza, la formation de centre-droit de Péter Magyar qui va gouverner quatre ans avec les quasi pleins pouvoirs.
Sur le fronton du majestueux édifice néogothique, le drapeau de l'Union européenne reprendra la place qu'il avait perdue au début de la décennie 2010, quand il avait été remisé au placard par les nationalistes du Fidesz.
À l'intérieur, dans l'Assemblée, on chantera les hymnes hongrois, européen, du Pays des Sicules en Roumanie et – c'est une sensation – celui des Roms, la plus importante minorité du pays (environ 8 % de la population). Péter Magyar a tenu la promesse qu'il avait faite et invité pour l'interpréter un orchestre d'enfants rencontrés dans un petit village lors de sa campagne électorale.
"Changement de régime"
Les symboles rassembleurs comptent, mais les actes encore plus et c'est sur sa capacité à opérer le "changement de régime" promis durant toute sa campagne que Péter Magyar est attendu. L'expression n'est pas anodine et renvoie à la sortie du communisme en 1989, qui a toujours laissé un goût d'inachevé.
Les chantiers sont énormes mais, avec ses 141 députés sur les 199 que compte l'Assemblée, Tisza dispose d'une solide majorité qui lui permet de gouverner les mains libres et de modifier la Constitution et les lois fondamentales à sa guise. Sans cette "super-majorité" décroché le 12 avril avec 53 % des voix (contre 39 % pour le Fidesz), il n'aurait eu aucune chance de pouvoir démanteler l'État-Fidesz.
Dans une atmosphère de règlement de comptes, Péter Magyar, qui jure que "la Hongrie ne sera plus un pays sans conséquences", continue d'intimer aux plus hauts représentants de l'État de quitter leurs fonctions, d'ici au 31 mai. Dans son viseur se trouvent le président de la République – qu'il a jugé "indigne de représenter l'unité de la nation hongroise" – le procureur général, les présidents de la Cour suprême, de la magistrature et de la Cour des comptes.
Pour sévir contre la corruption, la future administration compte instaurer une Autorité de recouvrement des avoirs, placée sous la direction du ministre en charge du cabinet du Premier ministre. Elle aura pour mission de traquer les fortunes mal acquises dans l'entourage de Viktor Orbán, à commencer par István Tiborcz, le gendre, Ádám Matolcsy, le fils de l'ancien gouverneur de la Banque centrale, et Lőrinc Mészáros, l'ami d'enfance, petit chauffagiste devenu milliardaire et première fortune du pays en quelques années "grâce à Dieu, à la chance et à Viktor Orbán".
Mais l'urgence est au gel des fortunes mal acquises qui tentent de quitter le pays. Lundi soir, Gyula Balásy, le "pape de la propagande", qui a amassé 300 millions d'euros de fortune, s'est rendu… dans le studio d'un média, pour annoncer, au bord des larmes, qu'il faisait don de ses entreprises à l'État. Sans apitoyer le public, qui réclame plus que jamais des comptes.
Un sondage tout frais de l'institut Medián indique que les deux-tiers des Hongrois souhaitent voir Viktor Orbán lui-même traduit en justice. Ils considèrent qu'il est le véritable bénéficiaire des fortunes colossales de ses proches, quand lui n'a pas un sou en banque à déclarer.
C'est aussi à la nouvelle Autorité de recouvrement des avoirs qu'il reviendra de démanteler la superstructure parallèle mise en place par le Fidesz. Le média Valász Online estime à plus de dix milliards d'euros le montant des avoirs de l'État qui peuvent être récupérés immédiatement.
Ce sont des actifs et des capitaux externalisés auprès de fonds de capital-investissement et de fondations de gestion d'actifs d'intérêt public créés ex nihilo au début de la décennie, et placés dans les mains de fidèles.
"Si le cabinet de Péter Magyar ne coupe pas immédiatement les ressources économiques de l'élite du Fidesz, prévient le juriste constitutionnaliste Csaba Tordai dans Valász Online, celles-ci se reconsolideront à un tel point qu'elles poseront un sérieux problème de pouvoir au nouveau gouvernement". En clair, il s'agit d'annihiler l'État profond qui devait servir de repli à l'élite "orbaniste" en cas d'alternance du pouvoir.
Péter Magyar, à la tête d'un gouvernement de centre-droit, ne compte pas s'en prendre qu'aux caciques du régime d'Orbán. Le président du parti Tisza a annoncé la création d'une commission d'enquête dans le but de "démasquer les bénéficiaires du pillage perpétré dans le cadre des privatisations entre 1988 et 2000", au moment du "changement de régime" après la chute du communisme. Une façon de se poser en chevalier blanc non seulement contre l'élite national-conservatrice sortante, mais également contre l'élite socialiste-libérale qui l'avait précédé et tous ceux qui avaient retourné leur veste en 1989.
Dans la Hongrie de Péter Magyar, l'heure n'est plus aux ententes et aux compromis mous qui ont fini par saper la confiance des électeurs dans les institutions. "Je n'ai jamais toléré la moindre corruption, je réfute toute propagande à ce sujet", a déclaré le Premier ministre sortant Viktor Orbán, quelques jours après les élections, sur la chaîne YouTube Patrióta.
L'ancien homme fort du pays a annoncé renoncer à son siège parlementaire pour se concentrer sur la refonte interne de son parti. En privé, il ferait même part de sa volonté de se mettre en retrait personnellement pour ne pas annihiler les maigres chances de renouveau. Une page s'est tournée en Hongrie, peut-être même un chapitre.