"L'aura de l'abbé Pierre est devenue telle, que toute prudence à son égard fut balayée"
La France est stupéfaite par les révélations d'abus qui touchent une de ses plus grandes personnalités. Journaliste et écrivain, spécialiste du catholicisme, Jean-Pierre Denis revient sur les causes de ces abus et du silence qui les a entourées.

- Publié le 13-09-2024 à 10h16
- Mis à jour le 13-09-2024 à 10h18

L'abbé Pierre (1912-2007) a donné son nom à près de six cents lieux publics. Ce chiffre, rappelé par le quotidien français La Croix, résume à lui seul la popularité dont jouissait Henri Grouès (son nom au registre d'état civil) et la stupeur qui a frappé la société française depuis le mois de juillet. C'est alors qu'ont été rendus publics de premiers témoignages l'accusant de violences sexuelles commises entre les années 1950 et 2000. Ce 6 septembre, le cabinet spécialisé Egaé qui enquête sur ce dossier évoquait dix-sept nouveaux témoignages allant dans le même sens, alors que la presse documentait le fait que l'Église était au courant de certains gestes répréhensibles de l'abbé. À tel point qu'elle lui avait notamment imposé un séjour psychiatrique en Suisse et un compagnon lors de ses déplacements.
Au vu de ces révélations, la Conférence des évêques de France a annoncé ce jeudi ouvrir sans délai ses archives aux chercheurs, bien que la plupart des archives relèvent du mouvement Emmaüs fondé par l'abbé Pierre.
Écrivain et journaliste, observateur avisé de l'Église de France, Jean-Pierre Denis revient sur ce dossier qui interroge profondément la France.
Beaucoup avaient eu vent des agissements répréhensibles de l'abbé Pierre envers les femmes. Comment comprendre, dès lors, l'impunité qui l'a entouré, au point qu'il devienne une icône ?
Vous parlez d'une icône, on pourrait aussi parler d'une star, d'une idole et d'un mythe. Roland Barthes, lui-même, évoqua l'abbé Pierre (de manière sarcastique) dans son célèbre recueil Mythologies publié en 1957. La première phrase mérite d'être relue aujourd'hui : "Le mythe de l'abbé Pierre dispose d'un atout précieux, la tête de l'abbé." Autrement dit, on aurait tort de lui donner le Bon Dieu sans confession. C'est dans ces années-là, d'ailleurs, que dans l'Église catholique certains s'inquiétèrent des agissements d'Henri Grouès, cherchèrent à l'écarter, à lui faire prendre du repos (car on pensait que ses gestes envers les femmes étaient dus au surmenage) et même à le soigner. Ils s'employèrent à cela avec les méthodes de l'époque. Elles nous paraissent aujourd'hui critiquables et insuffisantes, mais ils firent sans doute leur maximum. C'est par la suite que les médias et le monde associatif (qui ont eu besoin de lui pour fédérer des donateurs) favorisèrent la starification de l'abbé. Et son aura est devenue telle que toute prudence fut balayée. Le cas de l'abbé Pierre est donc complexe. On ne peut affirmer que l'Église, dont il dépendait de moins en moins, ait cherché à le protéger à tout prix. Cette critique est plus légitime pour les ONG qu'il a créées.
Au vu de ce qui lui est reproché aujourd'hui, on a tout de même du mal à dédouaner l'Église, dont il faisait partie. Ne pouvait-on pas attendre plus de fermeté de sa part ?
C'est plus compliqué que cela. Dans les faits, l'abbé Pierre, qui était un religieux et non un curé de paroisse, s'est totalement émancipé de l'institution. Il était à son compte, il n'obéissait à aucune autorité. Il fut un mythe de son vivant, et un mythe n'obéit à personne. Il était devenu "la personnalité préférée des Français", donc intouchable et surtout beaucoup plus populaire que l'institution catholique, à laquelle d'ailleurs il donnait volontiers quelques aimables leçons.
L'affaire de l'abbé Pierre pose avant tout la question de l'inexistence de garde-fous dans les mouvements (l'Église, les clubs sportifs, les ONG…) en contact avec des personnes vulnérables."
On peut donc comprendre cette affaire en se disant que, fasciné par l'abbé Pierre, personne ne voulut creuser ce qui risquait d'égratigner son message ?
Les faits n'étaient pas aussi documentés qu'aujourd'hui : personne ne savait tout, mais beaucoup connaissaient un petit peu de ses agissements envers les femmes. Et on en parlait discrètement, sous forme de clins d'yeux. Encore en 2007, lors de son enterrement, je me souviens que certains glissaient au jeune journaliste que j'étais qu'il ne serait pas canonisé "à cause de sa relation avec les femmes". On croyait comprendre qu'il n'avait pas parfaitement respecté son célibat, ce qui n'est pas un crime, et cela s'arrêtait là. On mesure là à quel point la société a évolué en quinze ans, grâce au mouvement MeToo. À l'époque, tout le monde traitait de tels comportements par le ridicule. À la fin de la vie de l'abbé, on évoquait la vieillesse d'un homme, sa maladie, on en souriait et on ne cherchait pas à comprendre profondément les victimes ni le climat qui permettait de tels agissements. C'était un réflexe de société qui touchait l'Église comme les ONG, le sport, les médias, le cinéma. Jamais plus, désormais, nous ne nous contenterions de ces sourires en coin.
Néanmoins, cette affaire n'interroge-t-elle pas la place que donne l'Église à ses prêtres, leur célibat et la morale catholique dans son ensemble ?
Ce serait si simple si les questions de troubles sexuels, de violence étaient liées au célibat. Nous assistons aujourd'hui à un procès en France (le procès Mazan NdlR) où est jugé un homme qui droguait sa femme et la violait avec d'autres. Il était marié depuis 50 ans… Et la plupart des violences sexuelles sont intrafamiliales. Si l'on veut vaincre ces agissements, il ne faut pas se tromper de combat. L'affaire de l'abbé Pierre pose avant tout la question de l'inexistence de garde-fous dans les mouvements (l'Église, les clubs sportifs, les ONG…) en contact avec des personnes vulnérables. De plus, le sujet qui est posé spécifiquement à l'Église avec les abus sexuels, c'est son souhait, partout et pratiquement sans exception, d'étouffer le scandale et de protéger les abuseurs dans l'illusion absurde et abjecte de protéger l'image de l'institution. De nouveau, cette chape de silence existe dans toute institution, mais elle est particulièrement importante au sein de l'Église.
Sans le travail des médias, aucun progrès ne se fait, aucune institution ne change, et sûrement pas l'Église catholique.
Pourquoi ?
Il existe dans l'Église un esprit de corps, un entre-soi clérical qui encouragent des décisions systémiques consistant à déplacer les fautifs. C'est la raison pour laquelle une institution comme l'Église ne peut résoudre de tels problèmes que parce qu'elle y est contrainte et forcée de l'extérieur. D'où l'importance des médias. Sans leur travail, aucun progrès ne se fait, aucune institution ne change, et sûrement pas l'Église catholique. Ce travail des médias doit donc encourager ces institutions à installer en leur sein des mécanismes préventifs. Des changements dans la formation des prêtres pour y intégrer davantage la voix des femmes et des laïcs par exemple, ou l'instauration de contre-pouvoirs internes auxquels des comptes doivent être rendus… C'est ce qui a manqué.
L'Église progresse-t-elle en la matière ?
Très lentement et pas encore sur tous les continents. Dire qu'on a compris, c'est une chose, mais changer réellement, c'est encore autre chose. Je pense que l'Église catholique est en chemin, mais je ne dirais pas du tout – mais vraiment pas du tout – qu'elle est arrivée au bout de celui-ci. Des scandales passés vont encore émerger.
Et pourrait-il encore y en avoir de nouveau?
Je ne dispose pas d'information particulière, mais je n'en serais pas étonné.
Comment envisager le mystère du mal qui se mêle au bien, comme dans le cas de l'abbé Pierre ?
C'est une question essentielle, mais extrêmement délicate… On ne peut pas "jeter" complètement l'abbé Pierre et ce qui est né dans son sillage. On a vite fait de canoniser et aussi vite fait de diaboliser. C'est très facile d'effacer le nom de l'abbé Pierre, mais ce n'est pas suffisant. Une fois que l'on aura déboulonné les statues – ce qui est compréhensible – le mouvement Emmaüs et l'Église doivent mener une enquête très précise sur ce qui fut connu par qui et quand. D'où la sage décision d'ouvrir les archives catholiques sur cette affaire. Enfin, nous devrons nous confronter à ce mystère du mal qui habite chacun. Cela nous évitera d'idéaliser de fausses icônes et de retomber dans le déni.
En tant que journaliste, comment cherchez-vous à aborder avec justesse une affaire dont l'abuseur présumé est décédé ?
En n'oubliant pas non plus le bien qu'il a fait, pour les pauvres et les gens de la rue. Beaucoup de gens lui doivent leur vocation sociale.