Witold Pilecki, la seule personne à s'être fait volontairement enfermer à Auschwitz
En 1940, après avoir pris possession de la Pologne, l'Allemagne nazie crée le camp d'Auschwitz. Ce qui se passait derrière les épais barbelés restait cependant un mystère, qu'a décidé de découvrir Witold Pilecki, résistant polonais, en s'y faisant volontairement enfermer. Dans le cadre de son dossier "Il était une fois", La Libre revient sur le courage de cet homme qui a révélé le cauchemar d'Auschwitz aux yeux du monde entier.
- Publié le 07-04-2024 à 12h00
- Mis à jour le 07-04-2024 à 17h31

9 novembre 1939. Cela fait deux mois que la Pologne est tombée aux mains de l'Allemagne nazie. Ce jour-là, Witold Pilecki le passe dans sa planque à Varsovie aux côtés de son commandant déchu. L'officier de 39 ans se sent abattu par la guerre, par l'échec de ses efforts pour repousser le troisième Reich.
Witold ressasse alors son passé, se rappelant du lourd héritage de bravoure et de résistance que sa famille lui a laissé. Il pense à son grand-père, Jozeph Pilecki, qui a pris part à l'insurrection nationale polonaise de 1863 contre la Russie. Witold lui voue une grande admiration, il lui reconnaît une force et une détermination infaillible. Bien que son aïeul ait fini exilé en Sibérie, il n'a jamais cessé de se battre pour ses convictions. Ce 9 novembre 1939, Witold Pilecki décide que lui non plus ne baissera pas les bras. Un échange de regards avec son commandant suffit pour déceler dans ses yeux la même lueur de rage et d'espoir. Witold ouvre la bouche et, calmement, déclare : "Créons notre propre armée. Soyons la résistance."

Ensemble, le 9 novembre 1939, les soldats créent la Tajna Armia Polska, l'armée secrète polonaise, peu de temps après que le gouvernement de leur pays se soit officiellement rendu au régime allemand.
Rapidement, leur armée prend de l'ampleur en atteignant les 8000 membres et attire l'attention d'un autre mouvement de résistance. Ensemble, ils formeront l'Armia Krajowa, l'armée de l'Intérieur. Celle-ci, gonflée par le désir de résistance des Polonais, dépasse les 400 000 membres. Witold trouve rapidement sa place dans cette armée, qui lui offre la perspective d'un avenir meilleur. Son choix est fait : il rejoindra l'unité Wachlarz de l'Armia Krajowa et se spécialisera en sabotage sur le Front de l'Est.
Le mystère des camps
Été 1940. L'Armia Krajowa lutte péniblement, dans l'ombre, contre l'occupant allemand. Depuis maintenant un an, l'Allemagne a décidé de créer des ghettos pour regrouper les Juifs puis, en novembre 1939, de leur faire porter un signe distinctif. Après le ghetto de Lodz, en février 1940, la rumeur de deux nouveaux ghettos à Varsovie et Cracovie se répand comme une traînée de poudre dans les rangs de l'armée de l'Intérieur. Les rafles, pour emporter les hommes âgés de 14 à 60 ans pour les faire travailler, se multiplient.
La création de camps de travail est un fait largement connu par les Polonais et par l'armée de Witold. Mais ce qui s'y passe reste un mystère. Chaque jour, l'officier voit des citoyens embarqués par la Gestapo, sans jamais les voir revenir. Et, sur toutes les lèvres, un même nom revient, encore et encore. Auschwitz.
![Illustration picture shows a memorial trip with young Belgians to the Auschwitz-Birkenau concentration and extermination camp, organized by the War Heritage Institute in collaboration with Defense, in Oswiecim, Poland, Thursday 18 January 2024. Around a hundred students aged 16 to 18, from 12 schools spread throughout Belgium will spend a day at Auschwitz today. Auschwitz-Birkenau was a complex of over 40 concentration and extermination camps operated by Nazi Germany in occupied Poland (in a portion annexed into Germany in 1939)[3] during World War II and the Holocaust. From Belgium, some 25,000 jews and 350 gipsy people were transported during World War II. 23,000 of them were killed at the camp.
BELGA PHOTO MAARTEN WEYNANTS](/resizer/v2/S5VKD3X55FFF3BW6V4SEHXNP7I.png?auth=f7de7396ae782d9e1067448e39a726cad814c6091c7a6c8532a5212a19f451ed)
Face au mystère du camp créé durant l'été, Witold Pilecki se rend chez ses supérieurs, avec une idée en tête : infiltrer Auschwitz. Il se souvient du surnom que sa famille lui donnait, "le fantôme", en référence à sa capacité à passer inaperçu. Il veut s'en servir contre les nazis. Après une faible résistance des gradés de l'Armia Krajowa, la date est choisie. Le 19 septembre 1940, il se fera enlever par les SS.
Un séjour à Auschwitz
Ce jour-là, Witold, à présent prénommé Tomasz Serafinski grâce à des papiers retrouvés dans une planque, se rend sur les lieux d'une rafle prochaine. Son plan semble fonctionner parce qu'il se retrouve avec 1800 personnes à bord d'un train à bestiaux en direction d'Auschwitz. Arrivé au sein du camp, l'horreur le prend à la gorge. Des SS ordonnent à un prisonnier de fuir, puis l'abattent. Après cette scène, semblant déjà irréelle aux yeux de Witold, suit l'injustice. Dix prisonniers sont pointés du doigt et établis comme "responsables collectifs" de la tentative d'évasion et sont abattus à leur tour. Amusés, les kapos lancent leurs chiens sur les cadavres gisant au sol. Le ton est donné. De Witold à Tomasz, l'officier devient, ce 22 septembre, matricule 4859.

Une fois au cœur de l'enfer, Witold doit trouver un moyen d'établir un lien avec l'extérieur ainsi qu'un réseau de prisonniers prêts à risquer leur vie pour informer la résistance et les alliés britanniques. Pour y parvenir, 4859 raconte à l'oral ce qu'il voit aux rares prisonniers libérés, qui répètent ensuite mot pour mot le récit de l'officier en fournissant un mot de passe attestant de leur allégeance à la résistance. Parmi les 10 000 détenus, alors principalement polonais, du camp d'Auschwitz, Witold parvient à créer plusieurs cellules de cinq prisonniers, ignorant l'existence des uns comme des autres, permettant d'apporter un soutien matériel et moral aux autres détenus. Il baptise ces réseaux l'"Organisation d'Union Militaire". L'officier songe également à la possibilité d'un largage d'armes de la part des alliés, ce qui permettrait un soulèvement des prisonniers, et se prépare donc à cette éventualité.
C'est en mars 1941 que les alliés britanniques prennent possession du premier rapport de Witold Pilecki. La réalité est encore pire que tout ce qu'ils avaient osé imaginer. "Des têtes, des mains, des seins coupés, des cadavres mutilés étaient charriés vers le four crématoire", lisent-ils, l'horreur se lisant sur leurs visages. Ce jour-là, le monde prend connaissance de l'existence des fours crématoires, d'"une autre planète".
Pour Witold, ce cauchemar est son lot quotidien. Mais l'officier polonais ne faiblit pas, ne perd pas de vue ses objectifs. Il redouble de créativité pour mettre à mal le funeste dessein des nazis. En 1942, après deux ans passés dans les blocs du camp d'Auschwitz, à survivre tant bien que mal, Witold attrape le typhus. À force d'avoir essayé de l'inoculer aux SS en leur transmettant des poux, c'est lui qui se trouve à présent à l'article de la mort. C'est là que l'Organisation d'Union Militaire vient à son tour à sa rescousse, lui faisant éviter de peu les douches, instaurées plus tôt dans l'année dans le camp d'extermination.
Face à cette solidarité et aux informations se retrouvant mystérieusement hors du camp, les kapos comprennent que quelque chose se trame. Des rumeurs émergent, faisant état d'un groupe de résistants au sein d'Auschwitz, luttant dans l'ombre contre les nazis, volant de la nourriture et des médicaments, révélant les sombres secrets des douches et des fours, des fusillades aléatoires, de la famine, de l'épuisement, de l'arrivée des Juifs. Jusqu'alors, le camp était en effet presque exclusivement occupé par des Polonais mais, en 1942, ce sont les Juifs qui ont commencé à descendre en masse des trains à bestiaux, marqués d'une étoile, sous l'œil torve des officiers nazis.

"Vous allez pouvoir vous laver après ce long voyage", leur assuraient les kapos. Mais, face aux volutes noires qui s'échappaient invariablement des cheminées après le séjour d'une grande partie des arrivants dans les douches, Witold et ses camarades savaient. Ils savaient que le voyage s'était arrêté là pour ces Juifs infirmes, abîmés, trop vieux. "On les enferma. Du toit, un récipient de gaz fut lâché, puis des corps, dont certains frémissaient encore, furent jetés sur les grilles incandescentes des fours", lira-t-on plus tard dans son dernier rapport. "Ce qui fait qu'Auschwitz devient un lieu particulier en 1942, c'est la "solution finale''. À ce titre, le complexe ne constitue l'épicentre de la Shoah que fin 1943, début 1944", dira l'historien Tal Bruttmann au micro de Télérama.
L'évasion, puis l'incompréhension
En 1943, Witold Pilecki comprend que son désir d'être "en mesure de prendre le contrôle du camp", qu'il tente de transmettre à ses camarades, ne se concrétisera jamais. Il comprend aussi que les Alliés ne sont pas en route vers Auschwitz, prêts à libérer les prisonniers du joug sanglant des nazis. Il prend alors une décision qui lui semble inévitable : s'évader.
C'est durant la nuit de Pâques, entre le 26 et le 27 avril 1943, qu'il met son plan à exécution. Accompagné de deux camarades travaillant comme lui à la boulangerie qui se trouve en dehors de la clôture, il se procure le nécessaire pour réussir à s'évader. Il reçoit des vêtements civils, un nécessaire de rasage, 400 dollars, une clé de l'atelier de boulangerie, des somnifères, une préparation pour tromper les chiens des SS et une capsule de cyanure. Ce dernier élément lui permettra d'échapper à une mort bien plus douloureuse aux mains des kapos en cas d'échec. Avec ses camarades, Witold fait en sorte de se faire enfermer dans l'atelier après leur service de nuit. Ils endorment ensuite avec les somnifères le kapo resté sur place et se hâtent de couper les câbles téléphoniques. Ensuite, d'un tour de clé dans la serrure de l'atelier, les trois prisonniers prennent la route de la liberté.
Après avoir traversé forêts et villages, Witold retrouve le véritable Tomasz Serafiniski à Wisnica. Ce dernier contacte alors les cellules de l'Armia Krajowa pour permettre aux trois évadés de retrouver l'armée et la sécurité.
Une fois auprès de ses camarades de la résistance, Witold, recouvrant son identité, ne prend pas la peine de respirer, de digérer le calvaire des trois dernières années. Il se hâte de rédiger un second rapport, encore plus horrifiant que le premier, pour pousser les Britanniques à lancer une attaque aérienne sur Auschwitz. Mais il fait face à un mur. Son récit, épouvantable, de l'extermination des Juifs et de la vie derrière les grillages du camp, semble trop gros, trop horrible, pour être crus par la résistance et par les Britanniques. "Les nazis escomptaient que le monde ferme les yeux sur leurs crimes", écrira le biographe de Witold Pilecki.
Effacé de l'histoire
Il n'a pas le choix, il reprend les armes, d'abord contre l'Allemagne nazie, que l'Armée Rouge repoussera grâce aux alliés, puis contre les Soviétiques. En 1946, le gouvernement polonais, lui-même acculé, ordonnera à l'Armia Krajowa de mettre fin à ses actions clandestines. Witold, habité par un esprit de révolte, n'obéira pas. Le 8 mai 1947, il tombera entre les mains du Service de sécurité intérieure, qui le torturera, puis le condamnera pour espionnage au profit des puissances occidentales. Le 25 mai 1948, il sera exécuté à 47 ans par les communistes.
Ensuite, son nom disparaîtra de la surface de la terre. "Il fait partie de la Pologne que le régime communiste veut liquider, comme tout ce qui relève de l'opposition au communisme. Toute évocation de sa mémoire sera donc interdite en tant que référence à la résistance polonaise non communiste", explique Tal Bruttmann.
9 novembre 1989. Le mur de Berlin s'effondre, et avec lui, l'URSS. Suite à sa chute, "la mémoire qui avait été oppressée réémerge, notamment à travers les figures de la résistance polonaise". Le nom de Witold Pilecki resurgit des abysses de l'oubli.

Avec lui, son récit émerge. Un Institut à son nom est créé "dans la droite ligne de la construction d'une mémoire héroïque". En 2010, il est nommé citoyen d'honneur de la ville d'Auschwitz. Witold Pilecki est à ce jour la seule personne au monde à s'être fait volontairement emmener dans le camp d'extermination et est devenue "une des principales sources sur le camp, durant ses premiers mois d'existence, ainsi que sur les activités clandestines qui y ont été organisées".
"Dire ce que nous ressentions permettra de mieux comprendre ce qui s'est passé", conclura Witold Pilecki dans son dernier rapport, en 1943.