La bénédiction des couples homosexuels plonge Rome dans une grande confusion
L'ensemble des évêques africains s'opposent au Pape sur cette question. La situation est inédite.

- Publié le 15-01-2024 à 10h44

C'était le 18 décembre. À la surprise générale à Rome, le Dicastère pour la doctrine de la foi (qui a pour mission de promouvoir et protéger la foi catholique) publiait un document appelé Fiducia supplicans à propos d'une question hautement sensible : la bénédiction des couples dits "en situation irrégulière" (les personnes divorcées remariées) et des "couples de même sexe". Le cardinal Fernandez, préfet du Dicastère, y ouvrait la possibilité, pour le clergé, de bénir ces couples pour que Dieu leur accorde sa paix et son aide. Inédite, cette ouverture romaine n'en restait pas moins prudentissime. Le document rappelait qu'une telle bénédiction doit se faire en dehors de tout rite ou de toute liturgie (une messe par exemple). Seule une bénédiction "spontanée", lors d'une rencontre entre un couple et un prêtre, est désormais permise. Cette possibilité, insistait encore le cardinal, ne valide en aucun cas le statut de ces couples ni ne remet en question la doctrine catholique. Dans la ligne du pape François, le Vatican souhaite donc non pas réformer sa doctrine, mais à assouplir la pastorale (l'application concrète de cette doctrine) pour que chacun, quel qu'il soit, se sente davantage accueilli par l'Église.
Si ce document fut globalement bien reçu dans le monde occidental (par les évêques belges par exemple), il n'en a pas moins suscité de très nombreuses incompréhensions et critiques. Plusieurs personnes et associations liées au mouvement LGBT ont regretté une bénédiction au rabais. Mais les oppositions sont surtout venues de l'aile conservatrice de l'Église. En Ukraine, en Pologne, en France, de nombreux évêques ou cardinaux ont pris leur distance. Ce 11 janvier, c'est l'ensemble des évêques du continent africain qui ont dit "non" à Fiducia Supplicans. "Nous, évêques africains, ne considérons pas comme approprié pour l'Afrique de bénir les unions homosexuelles ou les couples de même sexe parce que, dans notre contexte, cela causerait une confusion et serait en contradiction directe avec l'éthos culturel des communautés africaines", a écrit au nom de ses confrères le cardinal Fridolin Ambongo, archevêque de Kinshasa (RD-Congo) et pourtant très proche de François.
Une Église à deux vitesses ?
Les critiques s'attachent autant à la forme de la déclaration, qu'à son fond. Pourquoi le Dicastère a-t-il rédigé ce texte sans concertation, et alors que le synode sur l'avenir de l'Église au mois d'octobre n'avait pas tranché sur ce point. Est-ce le signe d'un pouvoir autocratique du Pape, pourtant soucieux du dialogue ? Et qu'a-t-il voulu faire en validant le document ? Couper l'herbe sous le pied de ceux qui auraient voulu aller plus loin ? Ou imposer ses vues pastorales pour espérer qu'un jour, la doctrine évolue ? Personne ne peut le dire.
Sur le fond, la pierre d'achoppement principale est la possibilité donnée aux prêtres de bénir le couple. L'Église a en effet pour habitude de bénir les personnes qui demandent l'aide de Dieu. Elle bénit également les objets du quotidien (maison, cartables, voitures…) pour qu'à travers eux la personne puisse faire le bien. Mais jamais elle n'a béni des situations qu'elle considère comme irrégulières : ainsi des couples dont les personnes sont de même sexe ou divorcées remariées. C'est ce point qui concentre l'essentiel des critiques. En voulant bénir les personnes à travers leur couple, le Vatican encourage-t-il à bénir des situations qui sont intrinsèquement désordonnées, aux yeux de l'Église ? Quel est le jalon argumentatif qui permet de bénir les couples et pas simplement chaque personne formant ce couple ? Pour dix évêques français de la province ecclésiastique de Rennes qui ont pris leur distance avec Fiducia Supplicans, le document est insatisfaisant sur ce point.
Si les arguments pour et contre se poursuivent à travers médias interposés, la déclaration plonge le pontificat dans une crise inédite et une grande confusion. Cela abîmera-t-il l'autorité de François ? Comment en sortira-t-il ? "Jamais dans l'histoire contemporaine, des évêques ne s'étaient concertés pour s'opposer au Pape de cette façon", constate l'historien Christophe Dickès. Ni lui ni son confrère Yves Chiron ne parlent d'un potentiel schisme sur une telle question, mais ils évoquent plutôt la perspective d'une église à deux vitesses au sein de laquelle l'application de la morale serait à géométrie variable en fonction des cultures. Une évolution souhaitée par certains et déjà évoquée par le pape, mais qui pose la question de l'unité de l'Église. Les deux historiens évoquent aussi les difficultés et les tensions du prochain conclave. "Le pontificat du pape est sur sa fin", note Yves Chiron, "je pense que la situation actuelle obligera les cardinaux à élire un pape plus centriste".