Edi Rama, toujours au service de l'Occident pour faire oublier les dérives en Albanie
Le 6 novembre, le Premier ministre albanais, s'est entendu avec son homologue italienne Giorgia Meloni pour "délocaliser" sur le sol albanais des personnes demandant l'asile en Italie.
- Publié le 26-11-2023 à 08h17

Il est grand, baraqué, mais quand il prend la pose avec ses collègues chefs d'État ou de gouvernement, ce sont souvent ses pieds que l'on remarque. Edi Rama aime chausser des baskets et jouer la transgression des codes, qu'il s'agisse de son apparence physique ou de ses choix politiques. Enfant de la nomenklatura de l'Albanie stalinienne, maire de Tirana entre 2000 et 2011, cet artiste qui a fait ses études aux Beaux-Arts de Paris, avait fait repeindre de couleurs chatoyantes les immeubles socialistes du centre de Tirana, afin de rendre les habitants de la capitale à nouveau "fiers" de leur ville. On dit aussi que le premier édile prenait déjà sa dîme sur les nouvelles constructions qui commençaient à se multiplier. Devenu Premier ministre en 2013, l'homme dirige désormais l'Albanie d'une main de plus en plus autoritaire, mais sait toujours se rendre utile à ses partenaires étrangers.
Le 6 novembre, Edi Rama s'est entendu avec son homologue italienne Giorgia Meloni pour "délocaliser" sur le sol albanais des personnes demandant l'asile en Italie. Cet accord a été comparé à celui passé entre le Royaume-Uni et le Rwanda, invalidé par la Cour suprême britannique, mais des précautions particulières ont été prises pour n'entrer en contradiction ni avec le droit international ni avec les règles européennes en matière d'asile : seules des personnes assistées en mer et qui n'auront pas posé le pied sur le sol italien pourront être conduites en Albanie, et le camp qui les accueillera jouira de l'extraterritorialité…
Un accord controversé
C'est ce point, du reste, qui a suscité les plus vives critiques de l'opposition albanaise, qui accuse le gouvernement de violer la Constitution en bradant la souveraineté de portions du territoire national à une puissance extérieure… Et pas n'importe laquelle : si l'Italie est le premier partenaire commercial de l'Albanie – seule la mer Adriatique les sépare – nul n'oublie à Tirana que Mussolini a envahi le pays en avril 1939… Pour le publiciste albanais Fatos Lubonja, la relation entre Rome et Tirana demeure de nature "néo-coloniale".
Edi Rama a déclaré qu'il n'aurait "pas conclu cet accord avec n'importe quel État de l'UE. La dette que nous avons envers l'Italie n'est pas payée, et si l'Italie appelle, l'Albanie est là." Il assure qu'aucune compensation financière ne sera demandée pour l'accueil des demandeurs d'asile, mais il n'a pas précisé la nature de cette "dette". L'Albanie était déjà venue à la rescousse de l'Italie en 2018, en accueillant une vingtaine de migrants à bord d'un navire bloqué dans le port de Catane, que le ministre de l'Intérieur de l'époque, Matteo Salvini, refusait de laisser débarquer.
L'Albanie accueille beaucoup de monde. En 2013, avant l'arrivée au pouvoir d'Edi Rama, son prédécesseur Sali Berisha avait signé un accord avec les États-Unis, dont les termes n'ont jamais été rendus publics, prévoyant le transfert de 230 Moudjahidins du peuple iranien, ces opposants au régime de Téhéran, alors réfugiés en Irak. Edi Rama s'est empressé d'élargir la collaboration, et le camp d'Ashraf 3 abrite désormais 3000 opposants iraniens, qui ont reconstitué une petite société fermée sur l'extérieur.
Fin août 2021, après la chute de Kaboul, l'Albanie, comme le Kosovo et la Macédoine du Nord voisines, avait aussi reçu d'anciens collaborateurs afghans des forces internationales, évacués dans la plus totale confusion. Ces derniers devaient résider dans les Balkans le temps que leur demande de visa pour les États-Unis ou un pays tiers soit examinée. Beaucoup ont obtenu le précieux sésame. Sûrement pas tous, mais aucune information n'est disponible sur le sort de ceux qui se le seraient vus refuser.
L'ami de tous
L'Albanie monnaie probablement son accueil contre deniers sonnants et trébuchants, mais l'enjeu est sûrement plus encore politique qu'économique. Chef du Parti socialiste, Edi Rama affiche son "amitié" avec tous les chefs successifs du gouvernement italien, "l'ami Renzi", "l'ami Di Maio", et désormais la néofasciste Giorgia Meloni. Celle-ci est même venue passer quelques jours de vacances en Albanie en août dernier, ce qui lui a permis de régler de sa poche une facture que des touristes italiens indélicats avaient laissé dans un restaurant de la ville de Berat…
Avec ses offres répétées de service, Edi Rama veut montrer combien son pays sait prendre ses "responsabilités" et mérite de rejoindre l'Union européenne. Candidate depuis 2012, l'Albanie vient à peine d'ouvrir ses négociations d'adhésion, longtemps bloquées par le véto français. Tirana est du reste totalement alignée sur la politique étrangère occidentale à propos de la guerre en Ukraine, mais aussi d'Israël et de la Palestine : pourtant peuplé d'une population majoritairement musulmane, l'Albanie s'est abstenue lors du vote du 27 octobre pour un cessez-le-feu à l'Assemblée générale des Nations unies.
Des abus à cacher
De ce fait, les partenaires occidentaux du pays semblent bien prêts à passer l'éponge sur quelques "menus" écarts, comme la liberté de la presse en Albanie, qui dégringole lors de chaque classement annuel de Reporters sans frontières. Ou encore comme l'État de droit chancelant : Tirana a mené un processus de veting des juges, qui s'est soldé par la mise à l'écart de quasiment tous les magistrats liés à l'opposition.
Le Premier ministre est accusé par ses opposants d'entretenir des liens étroits avec le crime organisé. En 2016, la justice italienne avait tiré la sonnette d'alarme sur l'intensification de la production de cannabis en Albanie et son exportation de l'autre côté de l'Adriatique. De très proches collaborateurs d'Edi Rama étaient impliqués, à commencer par le ministre de l'Intérieur, Saimir Tahiri, contraint à la démission, inculpé pour trafic international de drogues, et finalement condamné à trois ans de prison en février 2022… Pour faire face aux soupçons persistants des procureurs anti-mafia italiens, Edi Rama sait que rien n'est plus important que d'entretenir une solide amitié avec le locataire du Palais Chigi, quel qu'il soit.