En Allemagne, le retour de la peur pour la communauté juive : "J'ai peur de porter ma bague avec l'étoile de David"
Les actes antisémites sont en hausse très sensible depuis le 7 octobre. La situation inquiète au plus haut point dans un pays marqué par la tragédie de la Shoah.
- Publié le 02-11-2023 à 17h11
- Mis à jour le 14-11-2023 à 22h26

Schimon et Yuval ne se connaissent pas mais ils ont une chose en commun : depuis le 7 octobre et les attaques terroristes du Hamas sur Israël, ils disent "avoir peur" en Allemagne. Schimon habite dans le quartier berlinois de Prenzlauerberg et avoue "cacher sa kippa sous un chapeau" depuis trois semaines. Son épouse, elle, évite d'aller à la synagogue, par peur de possibles attaques. Yuval, de son côté, admet être "terrifiée" à l'idée de montrer des signes de sa judéité à l'extérieur de chez elle. "J'ai peur de porter ma bague avec l'étoile de David, nous explique cette jeune maman de nationalité israélienne. "Mes grands-parents ont été exterminés par les nazis. Quand je suis venue m'installer à Berlin, il y a six ans, je pensais y être en sécurité mais quand j'entends tout ce qui se passe, je suis terrorisée", ajoute-t-elle en larmes, en regrettant aussi le manque de solidarité et de soutien de la part de la population allemande.
Explosion des actes d'antisémitisme
Le retour de la peur au sein de la communauté juive d'Allemagne – la deuxième plus grande d'Europe derrière la France avec 250 000 membres – est un choc pour ce pays marqué au fer rouge par la Shoah. L'ampleur de l'antisémitisme actuel reste difficile à mesurer mais, selon le centre de recherche et d'information sur l'antisémitisme RIAS, le nombre d'actes antisémites identifiés durant les neuf premiers jours qui ont suivi le 7 octobre a augmenté de plus de 200 %. Le grand rabbin Pinchas Goldschmidt, président de la conférence européenne des rabbins, évoque une hausse de 300 %, entre étoiles de David dessinées sur des portes à Berlin, lieux de mémoires vandalisés, des pierres lancées sur la devanture d'un magasin près de Ulm, une tentative d'incendie d'une synagogue dans la capitale. Sans parler des insultes et menaces, de restaurants et magasins juifs ouverts moins souvent, de parents qui n'envoient pas leurs enfants à l'école… Autre fait unique, Ivar Buterfas-Frankenthal, survivant de la Shoah, a dû être accompagné par la police pour participer à une soirée-témoignage dans la Hesse, comme le rappelle le magazine der Spiegel. Même le monument aux Juifs déportés d'Europe, au cœur de Berlin, est davantage surveillé par les forces de l'ordre.
"Une ligne rouge"
"Il est intolérable que les juifs aient à nouveau peur aujourd'hui dans notre pays", a lancé le président allemand Frank-Walter Steinmeier, lors d'une manifestation à Berlin, le 22 octobre dernier. "L'antisémitisme est notre ligne rouge : nous ne devons tolérer aucun antisémitisme, qu'il soit de droite, de gauche, ancien ou nouveau. Et nous ne devons pas tolérer la haine d'Israël qui se déchaîne dans nos rues. De personne !" a-t-il ajouté.
Depuis trois semaines, les autorités allemandes se succèdent pour dénoncer la situation. Dernier en date, ce 2 novembre, le vice-chancelier Robert Habeck a publié une vidéo – largement saluée pour son caractère "équilibré" – dans laquelle il dénonce l'antisémitisme issu de certains au sein de la communauté musulmane, mais aussi celui de l'extrême gauche et de l'extrême droite. Selon lui, cette dernière se tiendrait "actuellement tactiquement en retrait afin de pouvoir inciter à la haine contre les musulmans".
C'est dans ce contexte tendu que la Conférence des rabbins européens (CER), basée à Munich depuis septembre, a lancé un appel en direction des ministres de l'Intérieur des pays de l'UE. "Dans l'Europe d'aujourd'hui, les Juifs ne devraient pas avoir à s'inquiéter d'envoyer leurs enfants à l'école ou de porter une kippa en public. Nous vous demandons d'appliquer la loi dans toute sa rigueur pour toute expression ou tout acte d'antisémitisme", peut-on lire dans ce courrier. Les quarante rabbins signataires demandent notamment que les organisations qui soutiennent le terrorisme soient démantelées et que la citoyenneté ne soit pas accordée aux personnes qui soutiennent publiquement les crimes du Hamas. "Les mots 'plus jamais ça' doivent avoir un sens", concluent-ils. En Allemagne, un slogan similaire circule depuis quelques semaines : "Plus jamais ça, c'est maintenant".