Notre dossier sur l'extrême droite:"Nous sommes passés d'un racisme biologique à un racisme culturel"
Retour sur l'histoire du racisme en Europe avec Jean-Yves Camus, spécialiste des extrémismes en France et en Europe.

- Publié le 22-10-2022 à 15h24

Politologue français, Jean-Yves Camus est cofondateur de l'Observatoire des radicalités politiques. Il étudie l'évolution des extrémismes en France et partout en Europe.
Entre les années 1930 et aujourd'hui, comment l'extrême droite a-t-elle évolué en Europe ?
Ce qui est resté dans l'idéologie de l'extrême droite, c'est le thème du grand nettoyage. Souvenez-vous de cette célèbre affiche du mouvement Rex de Léon Degrelle, en Belgique, qui montrait un balai avec ce slogan : "Chassez-les tous." Cette idée a été récupérée par le Front national français il y a moins de dix ans. Ceci est révélateur de l'état d'esprit de 90 % des mouvements contemporains que de vouloir se présenter comme les défenseurs du bon peuple qui a naturellement des dirigeants corrompus et qui doit s'en débarrasser par une sorte de "coup de pied aux fesses" qui met tout le monde dehors, comprenez le parlementarisme, les partis politiques, les dirigeants ou encore les élites.
Ce qui a changé, c'est l'abandon de certaines références. Pratiquement plus personne aujourd'hui en Europe, sauf quelques-uns dans les milieux catholiques intégristes et dans quelques groupuscules italiens, ne se réclame du fascisme mussolinien. Même une Giorgia Meloni (Fratelli d'Italia, NdlR) ne l'utilise pas. Pourquoi ? Parce qu'il y a eu entre-temps cet événement majeur, hors-norme, que sont les lois raciales au moment de la Seconde Guerre mondiale et l'extermination des Juifs. C'est la raison pour laquelle une majeure partie de l'extrême droite a abandonné aujourd'hui l'antisémitisme, qui est devenu totalement inaudible, sauf dans une partie de l'Europe de l'Est et pour quelques groupuscules. On peut faire tous les procès que l'on veut à Geert Wilders, aux Pays-Bas, mais déclarer qu'il est antisémite est absurde. Il est un pro-israélien, il a travaillé en Israël dans un kibboutz et a dans son équipe dirigeante le président de la communauté juive d'Amsterdam.
Concrètement, comment l'antisémitisme se manifeste-t-il dans une partie de l'Europe de l'Est ?
Il faut d'abord relever qu'il y a en Europe de l'Est un racisme anti-Tsiganes qui ne se retrouve pas malheureusement qu'à l'extrême droite. Malgré les efforts fournis par certains gouvernements et malgré les actions de l'Union européenne qui pousse très fort pour que cessent les discriminations, il persiste une différence de traitement à l'égard des Roms.
Ensuite, concernant l'antisémitisme, c'est plus compliqué qu'il n'y paraît. Viktor Orban, en Hongrie, ne l'utilise pas stricto sensu mais il a lancé une entreprise de séduction à l'égard des communautés juives consistant entre autres à vouloir contribuer à la rénovation de certains bâtiments cultuels qui étaient tombés en déshérence, à s'assurer que la vie communautaire n'est pas troublée au quotidien. C'est évidemment un marché de dupes : bien sûr c'est une bonne chose que de pouvoir se rendre en toute sécurité à la synagogue à Budapest mais lorsque vous voyez comment Orban a utilisé la figure de Georges Soros (financier américain d'origine hongroise, NdlR) presque comme une caricature du Juif qui représente la finance internationale, il y a là quelque chose qui ne va pas. Je dirais donc que Viktor Orban n'est pas antisémite à titre personnel mais a une manière de flatter les bas instincts qui est assez nauséabonde.
La Pologne, elle, a adopté une loi qui interdit sous peine de poursuites de parler du génocide des Juifs comme ayant eu lieu en Pologne. Autrement dit, la responsabilité de la Shoah est intégralement reportée sur les nazis. On parle très peu de l'antisémitisme polonais qui, avant la guerre, était institutionnalisé, généralisé, a poussé des centaines de milliers de Juifs à fuir le pays. Il y a donc là un travail de mémoire qui est fait de manière très inégale.
Du racisme biologique, caractéristique des années 1930, nous sommes passés aujourd'hui à un racisme culturel. N'est-ce pas cela le changement majeur opéré ?
Oui, c'est exactement cela. Aujourd'hui, l'idée selon laquelle il existerait des races supérieures et des races inférieures - ce qui était acquis en France et en Belgique à l'époque de la colonisation - n'est plus véhiculée. Vous ne pouvez plus faire de la politique, à moins d'être un néonazi, en disant qu'il y a un peuple supérieur et un peuple inférieur.
L'idée centrale aujourd'hui, c'est de dire qu'il existe des cultures qui ne sont pas assimilables. C'est dire qu'au fond chaque culture a ses spécificités, que c'est très bien lorsqu'elles vivent sur leur territoire mais que sitôt qu'elles s'exportent, elles deviennent un facteur de corruption de la culture nationale, de violence, un facteur de désordre, un facteur de criminalité… Bref, que cela génère du trouble dans l'identité.