Kwasi Kwarteng, architecte de la déroute économique du Royaume-Uni: en 10 jours, Liz Truss et son ministre des Finances ont fait tanguer le pays et le parti
Le budget du ministre des Finances devait libérer le pays. Il a fait plonger l'économie britannique.

- Publié le 01-10-2022 à 12h43
- Mis à jour le 02-10-2022 à 21h18

À chacune de ses apparitions, Kwasi Kwarteng arbore un large sourire. Souvent forcé, parfois crispé. Pourtant le vendredi 23 septembre, impossible de lire la moindre trace de malaise sur son visage. Le nouveau chancelier de l'Échiquier (ministre des Finances) britannique exulte. Debout au pupitre principal de la Chambre des communes, il dévoile avec assurance et fermeté le programme budgétaire du nouveau gouvernement conservateur dirigé par Liz Truss. "Nous avons besoin d'une nouvelle approche, pour une nouvelle ère concentrée sur la croissance", affirme-t-il de sa belle voix, grave et chaude. "Notre objectif est d'accroître l'offre à travers des incitants fiscaux et des réformes."
Assise derrière lui, la nouvelle Première ministre l'encourage. Visiblement très satisfaite d'elle-même, Liz Truss sourit lorsqu'il annonce "se débarrasser du plafond des bonus des banquiers" et "abolir le taux marginal [d'imposition] de 45 % au-delà de 150 000 livres sterling (168 000 euros) de revenus". Au total, 50 milliards de livres (57 milliards d'euros) de rentrées financières en moins pour l'État. Qu'importe, assure Kwasi Kwarteng : son plan "rendra la Grande-Bretagne plus compétitive, récompensera l'entreprise et le travail, incitera la croissance, et bénéficiera à toute l'économie et à tout le pays."
Une semaine plus tard, le glorieux sourire de Kwasi Kwarteng a laissé la place à une mine plus sérieuse. Le pays a semblé un moment sur le point de sombrer économiquement. La livre sterling a perdu jusqu'à 7,6 % face au dollar et 5,2 % face à l'euro, avant de se redresser suite à l'intervention de la Banque d'Angleterre. Les taux d'obligation d'État ont bondi, ce qui rendra les emprunts du gouvernement beaucoup plus coûteux. Politiquement, la décision d'attribuer une baisse d'impôts aux plus riches, alors que les plus pauvres et les classes moyennes sont frappés de plein fouet par une inflation de 10 % et un doublement sur un an des tarifs de l'électricité et du gaz, est restée en travers de la gorge des Britanniques. Le 22 septembre l'institut de sondage YouGov attribuait 8 points de retard aux conservateurs vis-à-vis des travaillistes (32 % - 40 %). Dans son dernier sondage, paru ce vendredi, leur retard s'élève à 33 points (21 %-54 %).
Compagnon de route de Liz Truss
Liz Truss avait admis, avant leur annonce, que leurs mesures ne seraient pas populaires, et que cela lui importait peu. Mais comment Kwasi Kwarteng n'a-t-il pas envisagé l'effroi des marchés ? Peut-être parce que ce politicien est un idéologue, dont le cœur est alimenté par le thatchérisme le plus pur.
Né en 1975 dans l'est de Londres d'un père économiste et d'une mère avocate, immigrés du Ghana pendant les années 1960 et admirateurs de Margaret Thatcher, il suit le cursus type de l'élite politique et économique britannique. Scolarité dans des établissements privés, si possible en pensionnat ; il passe par Eton, le lycée le plus coté du pays, et opte pour l'étude des classiques et d'histoire à Cambridge. Des amis de l'époque, interrogés par The Evening Standard, le présentent comme "extrêmement confiant mais pas arrogant". Après un séjour aux États-Unis, à l'université de Harvard, il revient faire une thèse d'économie à Cambridge. Son passage à la banque JP Morgan et dans un fonds d'investissement ne le détourne pas de son objectif : la politique. Il devient député en 2010, en même temps que Liz Truss.
Son discours de présentation aux Communes ne laissait pas de place au doute sur ses intentions. "La création de richesses est l'élément le plus important pour nous sortir de cette récession". Deux ans plus tard, il participe avec quatre collègues, dont Liz Truss, à l'ouvrage : Britannia Unchained : Leçons mondiales pour la croissance et la prospérité. Dans son chapitre, il dénonce "un État hypertrophié, des impôts élevés et une réglementation excessive". Au cours d'un entretien, il critique aussi ses contemporains : "Nous avons créé une culture dans laquelle les gens peuvent opter pour ne pas travailler et en faire leur style de vie". Il promet donc de "questionner l'État providence".
Le Brexit le sort du placard
Ces prises de position ne sont guère appréciées par le Premier ministre David Cameron, qui a travaillé jusqu'à son arrivée au pouvoir en 2010 pour effacer l'image exécrable des conservateurs auprès des plus pauvres. L'avènement du Brexit va sortir Kwasi Kwarteng, comme de nombreux collègues extrémistes, de son placard. Theresa May puis Boris Johnson l'intègrent à leur gouvernement. Liz Truss, son allié idéologique, le nomme ensuite au poste le plus important de son gouvernement.
Ensemble, ils sont parvenus en dix jours à faire tanguer le pays et leur parti. Une performance exceptionnelle pour un duo dont l'avenir politique semble déjà derrière lui, même s'il demeurera à la tête du Royaume-Uni pour les deux prochaines années.