L'Europe brise ses tabous pour accueillir les réfugiés ukrainiens

- Publié le 03-03-2022 à 20h35
- Mis à jour le 03-03-2022 à 20h50

Confrontés à une guerre sur leur propre continent, les Vingt-sept semblent presque avoir oublié leurs divisions autour de l'accueil des réfugiés. La nécessité d'ouvrir les portes aux Ukrainiens s'est imposée comme une évidence, à commencer pour ces pays, dont la Pologne et la Hongrie, qui avaient qualifié les réfugiés de "menace" et blâmé Angela Merkel pour avoir tendu la main à 1,5 million de personnes fuyant la guerre en 2015. Comme si le "Wir schaffen das" (Nous y arriverons) de la chancelière allemande avait fini par convaincre, les États membres se préparent aujourd'hui "à l'arrivée de millions de réfugiés" ukrainiens, selon les mots d'Ylva Johansson, commissaire aux Affaires intérieures, alors que près de 1 million sont déjà là. Et tous auront droit à une protection automatique, du jamais-vu dans l'histoire de l'UE.
Jeudi, les ministres des Affaires intérieures ont donné leur feu vert pour activer pour la première fois une directive adoptée en 2001, dans le contexte de la guerre en ex-Yougoslavie, et qui prévoit une protection temporaire "en cas d'afflux massif de personnes déplacées". C'est "un accord historique", s'est félicité Gérald Darmanin, ministre français de l'Intérieur, dont le pays assure la présidence du Conseil de l'UE. Cette décision a été soutenue à l'unanimité, alors qu'une majorité qualifiée aurait suffi pour activer la directive.
Les Ukrainiens dotés d'un passeport biométrique avaient déjà le droit d'entrer sans visa dans l'UE et d'y rester 90 jours. "L'hypothèse est que la guerre durera plus longtemps", explique une source européenne. Les Ukrainiens - ainsi que les résidents de longue date dans le pays - auront donc automatiquement droit à cette protection, où qu'ils se trouvent dans l'Union, pour une durée d'un an, qui peut être prolongée jusqu'à trois ans. Ce statut n'équivaut pas à celui de réfugié (durée plus longue, voire illimitée), mais donne accès au marché du travail, à la scolarité, à un hébergement, à des soins de santé… Ceux qui veulent malgré tout faire une demande d'asile pourront entamer les procédures dans l'État de leur choix.
Un changement de rhétorique
"Des millions et des millions de réfugiés ukrainiens vont représenter un défi pour nos sociétés", a avoué Ylva Johansson. Et pourtant, s'il est vrai que le cas des Ukrainiens est particulier du fait de leur possibilité d'accéder à l'UE sans visa, les réactions politiques contrastent avec celles qui rythmaient jusqu'ici les débats acerbes autour de la migration. Le droit et le besoin de ces hommes, femmes, enfants de choisir leur refuge, et de rejoindre les États qui accueillent de grandes communautés ukrainiennes, semblent aller de soi. Or, cela ne vaut pas en général pour les demandeurs d'asile, censés déposer leur demande dans l'État par lequel ils sont entrés dans l'UE, en vertu du règlement de Dublin. De plus, si elle n'est pas encore à l'ordre du jour, la "relocalisation" des réfugiés entre les Vingt-sept n'est plus un mot tabou, alors qu'elle est au cœur des tensions entre les pays du Sud, jusqu'ici en première ligne des flux migratoires, et ceux d'Europe centrale et orientale. La directive de 2001 prévoit d'ailleurs un tel mécanisme de solidarité, bien qu'il soit volontaire.
Aussi, pourquoi la directive de 2001 n'a-t-elle pas été activée auparavant, en particulier lors de la crise syrienne ? "Je ne vois pas la différence entre le fait d'être sous les bombes à Damas ou à Kiev", note Marco Martiniello, chargé de recherche au Fonds national de la recherche scientifique (FRS-FNRS) à Université de Liège. "On y a pensé, mais la situation était différente en 2015, cela n'aurait pas été utile", défend une source européenne, soulignant que, même au plus fort de la crise de l'asile, "les flux vers l'UE étaient très mixtes" et les Syriens représentaient au plus "40 %" des arrivées. "Cette directive est conçue pour une situation où ce sont des personnes d'une même nationalité qui arrivent", insiste la même source. L'autre difficulté était liée au fait qu'une dangereuse route migratoire séparait les Syriens de l'UE.
Un précédent pour la gestion de l'asile ?
Reste qu'une telle proposition aurait mis le feu aux poudres, alors que les États membres se rejetaient la responsabilité de l'accueil des réfugiés. "On ne peut dès lors s'empêcher de penser au profil des personnes qui bénéficieront de cette directive. En 2015, ça aurait été des personnes non européennes, perçues comme 'non blanches' et, pour certaines d'entre elles, de confession musulmane. Aujourd'hui, on est face à des voisins blancs, chrétiens, avec qui on partage la même opposition justifiée à la Russie", analyse M. Martiniello.
Il est donc difficile d'évaluer à quel point cette décision inédite, prise dans le contexte d'une guerre aux portes de l'Union et qui a marqué l'opinion publique européenne, influencera les débats sur le Pacte sur l'asile et la migration. Proposé par la Commission en 2021 pour doter l'UE d'une politique d'asile commune, ce texte s'est heurté jusqu'ici aux divisions des Vingt-sept, dont l'objectif commun est devenu de tenir les migrants et les demandeurs d'asile loin de leurs frontières. Amnesty International estime qu'une "première application de cette directive constituera un précédent prometteur", puisqu'elle "révèle que des solutions alternatives à l'Europe forteresse sont possibles".