Boris Johnson dans une situation délicate
Le Premier ministre aborde le congrès du Parti conservateur dans une situation délicate.
- Publié le 04-10-2021 à 20h40
- Mis à jour le 13-10-2021 à 22h02

Une trentaine de fermiers haranguent les arrivants au congrès du Parti conservateur, qui a débuté dimanche à Manchester. Sur leur t-shirt blanc, un slogan "Sauvez notre bacon !" Un humour très britannique, tout en non-dit, au regard de leur situation particulièrement sombre. "Nous élevons des porcs, mais, en raison du manque de bouchers pour les découper, nous risquons de perdre beaucoup", nous assure Kate Moore, une fermière du nord du pays. "Dans l'ensemble du pays, 150 000 porcs ne pourront pas être pris en charge, et nous allons donc devoir les tuer et les brûler. Une catastrophe en matière d'alimentation et pour nos finances."
Le Royaume-Uni manque de main-d'œuvre. De nombreuses industries commencent à en sentir les conséquences. L'agroalimentaire est particulièrement touché. La production est affectée par les difficultés des fermiers à attirer des travailleurs dans ces métiers difficiles et ingrats. Il n'existe ensuite pas assez de bouchers dans les abattoirs pour découper leurs animaux. Enfin, la pénurie de chauffeurs de poids lourds réduit l'approvisionnement des supermarchés, même si la situation n'est pas dramatique.
Le manque de chauffeurs a touché le pays de manière plus visible encore. Depuis dix jours, les stations d'essence ne sont pas approvisionnées assez rapidement pour faire face à l'explosion de la demande provoquée par une panique des automobilistes. À tel point que ce lundi une centaine de militaires ont commencé à conduire des camions-citernes pour approvisionner les stations essence de Londres et du sud-est de l'Angleterre, où les manques "ont plutôt empiré", selon l'association des revendeurs d'essence.
La crise obscurcit le message de Johnson
Cette crise tombe au plus mal pour Boris Johnson et les siens. Le Premier ministre voulait profiter du congrès annuel de son parti pour développer la remise à niveau du pays (Levelling up), son principal message politique. La crise risque d'obscurcir son message. Elle pourrait même le voiler totalement si la situation n'est pas véritablement réglée d'ici à son discours de clôture de mercredi. D'autant que le sud de l'Angleterre, particulièrement affecté, est le principal bastion du Parti conservateur.
Les adhérents du parti sont pour le moment ambivalents vis-à-vis de leur Premier ministre. Ils apprécient "sa personnalité enjouée et positive" , comme nous l'ont assuré plusieurs d'entre eux dans les couloirs du congrès, et lui sont redevables d'avoir concrétisé le Brexit. En revanche, certaines de ses récentes mesures passent mal. En premier lieu, la création d'un nouvel impôt au début du mois de septembre pour financer le système de santé, surtout qu'il a refusé ce dimanche de rejeter la possibilité de futures hausses d'impôts. Il avait promis le contraire avant l'élection générale de décembre 2019.
Sa stratégie pendant la pandémie n'a pas non plus fait l'unanimité auprès des conservateurs, notamment la fermeture assez longue de l'économie pour limiter l'expansion du coronavirus et l'attribution d'aides financières pléthoriques aux travailleurs et aux entreprises. Des mesures très éloignées des mantras thatchéristes encore bien ancrés dans l'esprit de la plupart d'entre eux : réduction des impôts et de l'État.
La menace de l'article 16
Pour le moment, Boris Johnson a réussi à atténuer leur colère. Il se présente comme le héraut d'un Royaume-Uni déterminé à recouvrer sa gloire d'antan grâce à Global Britain (la Grande-Bretagne mondiale), sa stratégie commerciale et diplomatique. Sa principale cible : l'Union européenne. David Frost, le négociateur de l'accord de Brexit devenu ministre, fait figure d'élément clé dans cette optique. Lundi, il a regretté que, "en raison de la main lourde de l'UE, le soutien politique au protocole sur l'Irlande du Nord s'est effondré". Concrètement, la Grande-Bretagne a beaucoup de difficultés à faire parvenir ses biens en Irlande du Nord en raison des contrôles douaniers instaurés dans le cadre de l'accord avec l'UE.
Le ministre a donc promis que, "sans solution négociée", le gouvernement utiliserait "le mécanisme de sauvegarde de l'article 16" du protocole sur l'Irlande et l'Irlande du Nord, qu'une des parties de l'accord sur le Brexit peut invoquer si les dispositions du protocole causent de "graves difficultés économiques, sociétales ou environnementales susceptibles de persister" . L'enclenchement de l'article 16 mettrait entre parenthèse cet élément de l'accord de Brexit, que Londres ne serait plus momentanément obligé de respecter. Au regard des applaudissements qui ont suivi sa déclaration, cette stratégie est très populaire auprès des activistes du parti.
Ce contre-feu permet pour le moment à Boris Johnson de gagner du temps. Mais il est possible que le Royaume-Uni s'expose à une riposte de l'Union européenne, si celle-ci estime que Londres a abusivement actionné le mécanisme de sauvegarde. Par ailleurs, si la crise de l'essence se transforme en crise du coût de la vie, la crédibilité de Boris Johnson et celle des conservateurs sera en jeu. D'où la nécessité d'y remédier au plus tôt. Au Royaume-Uni, on ne rigole pas avec le bacon.