Le patrimoine de l'époque coloniale embarrasse l'Église d'Angleterre
Elle a entrepris d'y mettre de l'ordre pour éviter critiques et dégradations dans un climat tendu.
- Publié le 17-06-2021 à 22h00
- Mis à jour le 18-06-2021 à 13h34

Le mouvement américain Black Lives Matter s'est invité de manière retentissante, l'été dernier, au Royaume-Uni. Dans le cadre d'une manifestation pacifique suite à l'homicide, début juin, de l'Américain George Floyd, la statue d'Edward Colston fut jetée dans les eaux du port de Bristol par des activistes. Présenté comme un commerçant, un politicien philanthrope et même l'un des bienfaiteurs de la ville, Edward Colston, décédé en 1721, était à son époque surtout connu pour son activité de négrier. Un détail omis au fil des siècles par l'élite locale de cette ville autrefois clé dans la traite des Noirs.
Cet incident a provoqué une vaste polémique dans le pays. Elle a aussi affecté directement l'Église d'Angleterre. "Après l'action contre la statue de Colston, nous avons craint d'être la prochaine cible des protestations et du vandalisme", raconte la doyenne de Bristol, la révérende Mandy Ford. Plusieurs vitraux de la cathédrale, installés après les bombardements allemands de la Seconde Guerre mondiale, célèbrent Edward Colston.
"Nous avons donc demandé la permission de retirer une partie des vitraux. L'opération n'a pas encore eu lieu. Avant cela, nous réalisons un audit de toute la cathédrale, car, en raison de l'histoire de la ville, nous avons des dizaines de vitraux liés à des personnes ayant participé à la traite des esclaves. Par ailleurs, nous voulons voir avec les communautés africano-caribéennes ce qu'elles attendent de nous pour faire de la cathédrale un lieu où elles se sentent comme chez elles", explique Mandy Ford.
Ce travail ne s'est pas limité à Bristol. L'ensemble de l'Église d'Angleterre s'est engagé dans un profond travail de réflexion dans les pas de Black Lives Matter. Fin mai, elle a ainsi publié un rapport intitulé "Patrimoine contesté dans les cathédrales et les églises" destiné à présenter "des principes, des processus et des options à ceux qui s'occupent de patrimoines contestés". Elle prévient que ceux-ci se concentreront sur "la commémoration sous forme tangible de personnes ou d'événements liés au racisme et à l'esclavage". Un cadre assez large au regard de la longue histoire coloniale du Royaume-Uni.
À travers la mise en place d'un processus de réflexion intégrant les communautés locales, l'objectif de l'Église est "d'engendrer une discussion sur la manière dont le patrimoine de nos bâtiments peut servir au mieux notre engagement à être une Église accueillante et inclusive", fait savoir Becky Clark, sa directrice des églises et des cathédrales.
Ajout, altération, retrait…
Cœur du rapport, l'Église d'Angleterre expose les options offertes aux églises et cathédrales disposant d'objets liés à l'esclavage ou au racisme : une addition (via par exemple l'ajout de commentaires), l'altération non permanente des objets, par exemple en en couvrant en partie, leur déplacement, voire leur altération permanente pour les cas extrêmes. Elle prévient pourtant que "la destruction justicière d'un objet ou d'un document ne sera jamais entérinée". Afin de ne pas être taxée de faiblesse, elle précise explicitement qu'"après un solide processus de recherche, de consultation et de réflexion il peut être décidé qu'aucun changement n'est nécessaire". Avant d'indiquer en gras dans le texte : "Ne rien changer ne signifie pas qu'aucune action n'a eu lieu."
L'Église est bien consciente de la polarisation engendrée par le sujet. "L'idée n'est absolument pas d'effacer l'histoire du pays, mais de la réinterpréter, comme elle l'a été au fil des siècles", poursuit la révérende Mandy Ford. "I l y a dans ma congrégation une diversité de perceptions, et, maintenant que les réunions en face-à-face vont reprendre avec la fin du confinement lié au Covid-19, je m'attends à ce qu'elles s'expriment."
La tombe d'un esclave vandalisée
L'église Saint Mary située à Henbury, dans la banlieue de Bristol, a subi les conséquences de ces tensions. Neuf jours après la noyade forcée de la statue d'Edward Colston, la pierre tombale de Scipio Africanus a été brisée en deux et des graffitis racistes ont été inscrits à la craie sur le chemin voisin. Cette pierre tombale est exceptionnelle : c'est celle de l'esclave d'une famille locale, décédé en 1720.
"Les membres de la congrégation d'Henbury étaient très en colère après cet acte de vandalisme, tout comme certains autres membres du public, la tombe recevant des visites régulières," témoigne Jan Vaughan, la sacristaine de l'église. "Par crainte de futurs actes de vandalisme, nous avons pensé que certaines pierres tombales pourraient être préservées à l'intérieur de l'église ou déplacées dans un endroit moins proéminent."
Les discussions engagées de concert avec le diocèse de Bristol, le conseil des Églises de Henbury, la municipalité et les autorités anglaises en charge du Patrimoine ont finalement abouti à un compromis, destiné sans doute à ne pas succomber aux intimidations : la pierre tombale de Scipio Africanus retournera à son emplacement originel, mais des caméras de surveillance seront installées pour empêcher de futures dégradations.