Une tribune signée par des militaires français met le feu aux poudres
Le texte s'alarme du "délitement" de l'Hexagone et du "risque de guerre civile".
- Publié le 27-04-2021 à 18h57
- Mis à jour le 29-04-2021 à 20h23

S'agit-il d'"un quarteron de généraux en charentaises", comme a ironisé une ministre, ou de dangereux putschistes prêts à renverser le gouvernement, comme veut le croire la gauche ? Un millier de militaires, dont des généraux à la retraite, ont signé une "lettre ouverte à nos gouvernants" lancée par le capitaine Jean-Pierre Fabre-Bernadac et publiée dans le magazine conservateur Valeurs actuelles le 21 avril, soixante ans jour pour jour après la tentative du putsch d'Alger. Le texte s'alarme du "délitement" de la France qui pourrait conduire à "l'intervention de [leurs] camarades d'active" pour défendre les "valeurs civilisationnelles" de la France. Il dénonce tour à tour l'"antiracisme" visant à "créer sur notre sol un mal-être, voire une haine entre les communautés", "l'islamisme et des hordes de banlieue" ou encore "le laxisme". "Il n'est plus temps de tergiverser sinon, demain la guerre civile mettra un terme à ce chaos croissant, et les morts, dont vous porterez la responsabilité, se compteront par milliers", peut-on y lire, les yeux écarquillés.
"Une tribune irresponsable"
Cette tribune inédite a évidemment suscité une cascade de réactions. À gauche, Jean-Luc Mélenchon et Benoît Hamon ont dénoncé ce qu'ils considèrent être un appel voilé à un coup d'État. Ils se sont également insurgés contre le silence de l'exécutif. De fait, il aura fallu quatre jours pour que la ministre des Armées, Florence Parly, réagisse : sur Twitter d'abord, où elle évoque mollement une "tribune irresponsable", puis dans Libération, où elle tire finalement à boulets rouges sur "ces généraux retraités qui prétendent défendre la France alors qu'ils attisent les flammes de la haine" et où elle promet des "sanctions" à l'encontre des militaires tenus au devoir de réserve. Quant à Marine Le Pen, elle a profité de l'occasion pour appeler aussitôt les militaires en colère à "se joindre à notre action pour prendre part à la bataille qui s'ouvre […] qui est avant tout la bataille de la France".
Joint au téléphone, le capitaine Jean-Pierre Fabre-Bernadac, à l'origine de la lettre, semble vouloir calmer le jeu. "Je n'appelle pas à la guerre civile, je dis qu'elle viendra si rien n'est entrepris." "On va porter notre lettre au président de la République, qui est le chef des Armées. On n'ira pas le couteau entre les dents, mais munis de cette lettre", poursuit-il, convaincu que "le rôle de l'armée est aussi de tirer la sonnette d'alarme". Il évoque son envie de créer les "gilets kaki", en référence aux gilets jaunes, "un lobby composé de militaires à même de secouer le pouvoir. La Grande Muette n'est pas sourde et aveugle", ironise-t-il. Si plusieurs des gradés signataires sont proches du Rassemblement national, il juge "maladroite l'opération de racolage de Marine Le Pen pour des objectifs électoraux" et critique sa "méconnaissance totale du monde militaire".
En mal d'ordre et d'autorité
Quoi qu'il en soit, cette tribune résonne dans l'Hexagone. Elle fait écho à l'"appel à l'insurrection" lancé le 17 avril par l'ex-secrétaire d'État Philippe de Villiers en une de Valeurs actuelles. Ainsi qu'à la popularité de son frère, le général Pierre de Villiers, cet ancien chef d'état-major des armées qui veut "réparer la France" autour de la notion d'autorité. Ainsi d'après une étude Ifop publiée fin 2020, 20 % des Français seraient prêts à voter pour lui aux élections présidentielles de 2022 s'il se présentait…
"Il est frappant de constater à quel point la demande d'ordre au sein de la société française a augmenté en l'espace d'un an", estime Antoine Bristielle, directeur de l'observatoire de l'opinion de la Fondation Jean-Jaurès et auteur d'une note intitulée "Sécurité et demande d'ordre : un programme pour 2022" parue en décembre 2020. "Les Français ont une appétence pour les valeurs démocratiques, avec même une demande croissante de mesures participatives, mais aussi une forte envie d'ordre, d'autorité et d'un vrai chef à la tête du pays, ce qui est assez paradoxal", souligne le chercheur. Il cite un chiffre édifiant, tiré de l'enquête "Fractures françaises" réalisée pour la Fondation : 82 % des Français estiment que l'on a besoin d'un vrai chef pour remettre de l'ordre dans le pays. Chef, ordre, autorité, autant de mots visiblement parvenus aux oreilles des généraux…