À l'ère du coronavirus, l'Union européenne tente de rattraper son retard dans la guerre de la communication
"L'histoire nous regarde. Faisons ce qu'il faut ensemble – avec un grand cœur, plutôt que vingt-sept petits" , a déclaré jeudi Ursula von der Leyen, présidente de la Commission, devant le Parlement européen. La veille, le compte Instagram de l'exécutif européen publiait l'image d'un drapeau espagnol en forme de cœur.

- Publié le 26-03-2020 à 21h35
- Mis à jour le 28-03-2020 à 12h30

"L'histoire nous regarde. Faisons ce qu'il faut ensemble – avec un grand cœur, plutôt que vingt-sept petits" , a déclaré jeudi Ursula von der Leyen, présidente de la Commission, devant le Parlement européen. La veille, le compte Instagram de l'exécutif européen publiait l'image d'un drapeau espagnol en forme de cœur sur fond des couleurs de l'Union avec le message : "Quand on souffre, toute la famille de l'UE souffre. Nous enverrons bientôt des masques, des gants, des combinaisons et des lunettes à vos hôpitaux". "L'ITALIE N'EST PAS SEULE", écrivait, en lettres capitales, le président du Conseil européen Charles Michel, dans la lettre envoyée au président italien Sergio Mattarella le 20 mars, dans laquelle il promettait des actions efficaces contre l'épidémie de coronavirus. Après une période de confusion, où les Vingt-sept ont réagi en ordre dispersé à la pandémie de Covid-19, l'UE tente d'y apporter des réponses communes et à le faire savoir.
Il faut dire que son image en a pris un sérieux coup, alors que les premiers réflexes des États membres pour contenir l'épidémie ont été nationaux, parfois nationalistes. Certains, comme la France et l'Allemagne, ont restreint l'exportation de masques et de matériel médical – avant de revenir sur cette décision. Une dizaine de pays ont réinstauré des contrôles à leurs frontières. "Il est assez attristant de relater les événements de ces dernières semaines. Au moment où l'Europe avait vraiment besoin de faire preuve de l'esprit du 'tous pour un', trop de personnes ont d'abord répondu par un 'seulement pour moi'. Et lorsque l'Europe a vraiment dû prouver qu'elle n'était pas une 'Union des beaux jours', trop de personnes ont dans un premier temps refusé de partager leur parapluie" , a reconnu d'ailleurs Ursula von der Leyen jeudi.
Sans solidarité, "difficile de communiquer sur la solidarité"
Dans ce contexte, l'Europe était condamnée à perdre la première manche de la bataille de la communication à l'ère de l'épidémie de coronavirus. "Quand il n'y a pas de solidarité, c'est difficile de communiquer sur… la solidarité", observe Alvaro Oleart, chercheur postdoctoral au département des sciences politiques de la Vrije Universiteit Amsterdam. Un récent sondage du Monitor Italia montre que 88 % des Italiens estiment que l'UE n'a assez aidé leur pays. Aussi, 67 % des Italiens pensent que l'appartenance à l'UE est un désavantage (contre 47 % en novembre).
Pourtant, "l'Allemagne et la France ont envoyé des masques en Italie, autant que la Chine l'a fait jusqu'à présent" , a déclaré mercredi une source de l'Elysée citée par l'agence Reuters , précisant que la France avait envoyé 1 million de masques à son voisin malgré une pénurie critique. Jeudi, l'Allemagne a aussi annoncé que 47 patients italiens atteints du virus et dont l'état est critique seront admis en soins intensifs dans le pays.
Ces gestes n'effacent pas l'impression laissée par les premiers balbutiements de l'UE. D'autant que d'autres puissances mondiales n'hésitent pas à exploiter ce moment de faiblesse. Dimanche, 37 médecins et 15 infirmières cubains ont été déployés en Lombardie. Le même jour, Moscou envoyait en Italie neuf avions – décorés d'étiquettes "From Russia with love" (de la part de la Russie, avec amour) – avec des virologistes, des épidémiologistes, du matériel médical. Les premiers à répondre présents ont été les Chinois qui, soucieux de redorer leur blason après avoir manqué de transparence sur le coronavirus, ont dépêché des équipes et du matériel médicaux en Italie début mars, à l'heure où l'incohérence des Européens était la plus visible.

Des médecins et des membres de la Croix-Rouge chinoise posent pour une photo avant une conférence de presse à Rome, le vendredi 13 mars 2020
"La Chine essaie de renforcer sa position géopolitique" , note M. Oleart. "Elle sent qu'elle perd la bataille à cause de ce virus et donne toute sa puissance d'un État qui parle d'une seule voix" , estime également Eric Dacheux, professeur en sciences de l'information et de la communication à l'université Clermont Auvergne.
Au-delà du défi sanitaire qu'elle représente, la crise du coronavirus a mis en lumière les limites de l'UE, tant géopolitiques que communicationnelles. "La communication c'est aussi une question de temps. La communication au niveau européen est lente, il faut traduire des textes qui s'adressent à des contextes nationaux différents, alors que la crise, elle, est rapide. De plus, l'UE par rapport à des Etats nations est très jeune" , souligne par exemple M. Dacheux. Et d'ajouter qu'il n'y a pas de médias européens qui puissent servir de caisse de résonance des mesures de l'UE, tandis que ceux nationaux s'intéressent plutôt aux mesures nationales.
De plus, plusieurs sites de désinformation opèrent quotidiennement pour minimiser la réponse de l'UE à la crise, tout en véhiculant des théories de la conspiration et des fausses informations afin de semer le doute et perturber les sociétés européennes. Face à ce défi, les moyens des équipes de communication de l'UE semblent insuffisants.
Il y a eu également des opportunités ratées. Mi-mars, Mme von der Leyen a rappelé qu'en janvier, l'UE avait envoyé à la Chine, plus de 50 tonnes d'équipement de protection. Un geste qui est passé quelque peu inaperçu, étant peu mis en avant par Pékin.
L'enjeu de l'ambition des mesures prises
Ces difficultés seraient cependant surmontables s'il s'agissait de convier un message européen cohérent et commun. "Alors que la Chine a une seule voix, l'UE en a vingt-sept", note M. Oleart. "Cette crise a souligné le fait que l'UE est presque un club d'États, notamment dans le domaine de la santé, qui reste une compétence nationale. L'UE n'est pas une marque, ce n'est pas une lessive qui doit se vendre. Pour qu'une communication politique soit efficace il faut une union politique efficace. C'est un projet politique dont les membres ne sont pas d'accord. Ils construisent une maison mais ils ne sont pas d'accord sur les plans ", ajoute M. Dacheux.
Les États membres semblent prendre conscience de l'enjeu, s'accordant récemment sur plusieurs mesures économiques, tandis que la Commission et la Banque centrale européenne ont pris des décisions inédites. "Il y a des pas positifs, mais on attend encore des mesures paneuropéennes qui auront un impact significatif" , estime M. Oleart. La guerre de la communication est loin d'être finie, tout comme l'épidémie de coronavirus. La force de frappe de la communication de l'Union, que ce soit aux yeux de ses citoyens que du monde, dépendra donc l'ambition de ses mesures communes prises pour affronter l'épidémie et ses conséquences.
"[Les citoyens européens] se souviendront de ceux qui leur ont apporté un soutien pendant la crise et de ceux qui ne les ont pas soutenus" , a mis en garde Mme von der Leyen.