Le lanceur d'alerte, qui a dénoncé le scandale des ventes d'armes, est poursuivi
Aleksandar Obradovic a dénoncé les réseaux occultes des ventes d'armes serbes. Le pays demeure un producteur et exportateur d'armes, une activité qui finance des proches du régime.

- Publié le 03-01-2020 à 06h37
- Mis à jour le 03-01-2020 à 19h50

Aleksandar Obradovic a dénoncé les réseaux occultes des ventes d'armes serbes. Le pays demeure un producteur et exportateur d'armes, une activité qui finance des proches du régime.
Je connaissais les risques, je savais bien que je risquais la prison, mais ma conscience m'a obligé à parler." Aleksandar Obradovic, employé de l'usine d'armes Krusik, a dénoncé les réseaux occultes des ventes d'armes serbes, qui éclaboussent directement les plus hautes sphères de l'État et les cadres du Parti progressiste serbe (SNS), la formation du président Vucic. Et il a payé le prix fort.
Arrêté le 18 septembre, il est resté détenu au secret jusqu'au 10 octobre, quand l'hebdomadaire d'opposition NIN a révélé sa situation. Aussitôt, des manifestations ont éclaté dans sa ville de Valjevo, à une soixantaine de kilomètres de Belgrade, où Krusik représente le principal employeur, avec plus de 3 000 salariés. Aleksandar Obradovic est alors sorti de prison, mais pour être immédiatement placé en résidence surveillée, avec une heure de sortie par jour, l'interdiction d'accès à Internet et son salaire réduit au quart, soit quelque 130 euros par mois. Saisie en référé, la cour d'appel de Belgrade a finalement cassé cette mesure le 18 décembre, estimant qu'Aleksandar Obradovic ne risquait pas de s'enfuir. Mais le lanceur d'alerte est toujours en attente de son procès.
Son "crime" est d'avoir communiqué à des journalistes des documents prouvant que GIM, une société exportant des armes, appartenant au père du ministre de l'Intérieur, Nebojsa Stefanovic, bénéficiait de tarifs préférentiels, au détriment de l'entreprise publique SDPR. "Dès que l'information a été reprise par des médias indépendants, je savais qu'ils viendraient me chercher. Je n'ai pas dormi cette nuit-là. Je l'ai passée à sécuriser les documents", raconte ce grand gaillard sportif de 40 ans, qui utilise ses soixante minutes quotidiennes de liberté à des marches rapides, seul remède aux migraines qui le tourmentent. Le lendemain, douze policiers des services de renseignement, en civil, armés, ont déboulé en jeeps dans l'usine. Ils l'ont menotté, interrogé, ils ont perquisitionné son domicile, puis l'ont remis aux inspecteurs de la cybercriminalité. "Moi qui n'avais jamais eu affaire avec la police, je me suis retrouvé dans un commissariat de Belgrade, mais j'étais plutôt soulagé… J'ai donné aux policiers une clé USB préparée à l'avance. À 23 heures, on m'a laissé téléphoner à ma famille, qui n'était pas au courant. J'avais tout gardé pour moi."
Ventes à pertes
Aleksandar Obradovic explique le climat bien particulier qui s'est instauré peu à peu à l'usine Krusik, où il travaillait depuis douze ans. "Une atmosphère de peur s'est créée dès l'arrivée du directeur Mladen Petkovic, en janvier 2014. C'est un homme sans aucune expérience, mais qui a une position importante dans le parti SNS. Il a immédiatement mis au placard les cadres les plus compétents, embauché plus de 1500 personnes non qualifiées, mais politiquement fidèles, des gens qui font la claque aux meetings du parti…" Aleksandar Obradovic a lui-même été muté du service commercial, où il travaillait depuis des années, à celui de l'emballage.
La production d'armes est le seul secteur industriel encore prospère en Serbie, qui a hérité de certains marchés où l'ancienne Yougoslavie était très active, comme les pays non alignés d'Afrique. La production avait beaucoup chuté dans les années 2000, mais les ventes ont explosé depuis les printemps arabes, suivis des guerres en Libye, en Syrie ou au Yémen. La Serbie produit en effet des armes légères, simples et bon marché, sans grande technologie, mais parfaitement adaptées à ce type de conflits. Bien sûr, les armes vendues à l'Arabie saoudite ou aux Émirats arabes unis sont utilisées au Yémen ou revendues à toutes les factions belligérantes en Syrie, mais Belgrade peut feindre de l'ignorer. Une aubaine pour l'usine de Valjevo, détruite à 90 % pendant les bombardements de l'Otan en 1999, qui vivotait depuis grâce aux subventions. Pourtant, les caisses de Krusik ne se sont pas remplies et les comptes ont finalement été bloqués fin 2018. "On a vendu à des prix inférieurs au coût de production souvent, les factures n'étaient pas toujours payées. Par contre, la famille du directeur, le père du ministre de l'Intérieur et un autre marchand d'armes, Slobodan Tesic, qui figure sur la liste noire de l'Onu et qui est connu comme un généreux financier du SNS, se sont enrichis", témoigne Aleksandar Obradovic.
Cependant, alors que l'opposition au régime du président Vucic s'est saisie du cas Obradovic, les autorités ne le considèrent pas comme un lanceur d'alerte mais comme un "espion". L'homme n'est pourtant inculpé que de "divulgation de secrets professionnels", une accusation plutôt légère selon le Code pénal serbe. En le mettant en résidence surveillée, les autorités veulent faire un exemple, afin de décourager d'autres vocations, et le parquet n'a ouvert aucune enquête sur les allégations de corruption. "J'ai plus confiance dans les médias libres qu'en la justice, conclut Aleksandar Obradovic. Ce sont la société civile et l'opinion publique qui me donnent la force, qui sont ma meilleure défense."