Neutralité carbone à l'horizon 2050 : les Vingt-huit déguisent un semi-échec en demi-victoire
Rassemblés à Bruxelles pour le dernier sommet européen de l'année, les chefs d'Etat et de gouvernement européens ont passé une bonne partie de la journée de jeudi (et de la nuit), à chercher un accord unanime sur l'objectif de la neutralité carbone à l'horizon 2050. Rien n'y a fait : la Pologne a décidé de ne pas s'associer au compromis ficelé.

- Publié le 13-12-2019 à 07h01
- Mis à jour le 13-12-2019 à 22h12

Rassemblés à Bruxelles pour le dernier sommet européen de l'année, les chefs d'Etat et de gouvernement européens ont passé une bonne partie de la journée de jeudi (et de la nuit), à chercher un accord unanime sur l'objectif de la neutralité carbone à l'horizon 2050. Rien n'y a fait : la Pologne a décidé de ne pas s'associer au compromis ficelé.
Pourtant, le contexte politique était a priori on ne peut plus favorable pour que les leaders européens envoient urbi et orbi un signal fort. La veille, la Commission von der Leyen avait présenté la communication sur le "Pacte vert" (Green deal) qui entend, notamment traduire cet objectif dans une législation européenne dès mars 2020. Cette semaine, se déroule aussi la conférence de l'Onu sur le climat à Madrid (Cop25), où l'Union veut se profiler comme élève modèle de la lutte contre le changement climatique. Le premier vice-président de la Commission, Frans Timmermans, doit d'ailleurs y présenter le Pacte vert ce vendredi.
"Nous avons obtenu un accord sur le changement climatique. (...) Nous voulons faire de l'Europe le premier continent climatiquement neutre", a fièrement déclaré Charles Michel, dans la nuit de jeudi à vendredi, à l'issue de sa première réunion en tant que président du Conseil européen. "Un Etat membre a besoin de prendre plus temps" avant de s'engager, a-t-il cependant poursuivi, annonçant que le sujet sera à nouveau discuté en juin 2020. Le refus de la Pologne, cinquième plus grand Etat membre et l'un des plus pollueurs de l'Union, de se rallier à l'objectif de neutralité carbone pour 2050 déforce indéniablement l'"accord" laborieusement conclu.
Un long chemin parcouru
Certes, depuis que cet objectif de neutralité carbone à l'horizon 2050 a été évoqué par la Commission européenne, en novembre 2018, vingt-cinq Etats membres ont dit leur intention d'y souscrire. En mai dernier, "seulement huit Etats membres étaient prêts à soutenir cet objectif. En juin, ils étaient vingt-quatre. Aujourd'hui, c'est une décision européenne", a rappelé M. Michel, pour démontrer le long chemin parcouru en si peu de temps.
Avant le début du sommet, trois Etats membres, la Pologne, la Hongrie et la République tchèque, refusaient toujours de se jeter à l'eau. "On peut (les) convaincre" , affirmait le président français Macron, à la pointe dans ce débat, à son arrivée à Bruxelles, jeudi. Finalement, seuls Budapest et Prague ont accepté, non sans difficultés, de se joindre à (l'écrasante) majorité, alors que d'aucuns craignaient que les trois réfractaires continuent à faire bloc.
"Nucléaire, oui, merci"
Ces pays d'Europe centrale et orientale ont exigé des garanties financières pour soutenir la transition énergétique - ce que prévoit d'ailleurs le Green deal. Mais pour accomplir cette transition, ils voulaient aussi, et surtout, obtenir le droit de procéder à des investissements massifs, appuyés par des fonds européens, dans l'énergie nucléaire.
Ainsi, le gouvernement hongrois avait annoncé en juin qu'il soutiendrait l'objectif de neutralité carbone, avant de faire marche arrière lors d'un sommet plus tard dans le mois, invoquant le manque de temps pour évaluer correctement les implications financières. "La Hongrie est prête à signer l'accord. Mais nous devons éviter une chose : ne pas permettre aux bureaucrates de Bruxelles de faire payer les pays pauvres et les gens pauvres pour cela. Nous avons besoin de garanties financières", avait déclaré le Premier ministre Viktor Orban avant l'entame du sommet, usant de la rhétorique dont il est coutumier.
Avant le début de la réunion, le Premier ministre tchèque Andrej Babis, qui avait posé ses conditions dans une longue lettre adressée au président Michel, se montrait inflexible : "Sans le nucléaire, (atteindre la neutralité carbone en 2050) ne sera pas possible pour la République tchèque". Selon Electricity Map, le charbon représente respectivement 70% et 40% de l'énergie consommée en Pologne et en République tchèque. Pour ces pays, qui présentent un tel retard en termes d'énergies renouvelables ou d'alternatives à l'énergie fossile, atteindre la neutralité carbone en 2050 se fera avec le nucléaire ou ne se fera pas.
"Pas question de payer pour le nucléaire"
Un argument difficile à entendre pour quatre pays (Autriche, Allemagne, Irlande, Luxembourg) qui se détournent de l'atome, ou n'en ont jamais fait usage, et qui refusaient donc d'envisager que l'UE finance des réacteurs nucléaires pour devenir climatiquement neutre. "Pardon?", a feint de s'étonner le Premier ministre luxembourgeois Xavier Bettel lorsqu'un journaliste l'a interrogé sur cette possibilité. "Chaque pays est libre de choisir son mix énergétique, mais (…) dire que c'est avec l'argent du contribuable européen qu'on va construire des centrales nucléaires, c'est non", a cinglé le Grand-Ducal.
Une position que M. Babis a qualifié d'"incompréhensible", soulignant par exemple que l'Autriche importait 23% de son énergie depuis la République tchèque, y compris depuis ses centrales nucléaires. "Les Autrichiens devraient être conscients que si on devenait climatiquement neutre maintenant, ils risqueraient de se retrouver sans énergie", a-t-il souligné.
Le poids des mots
L'ébauche des conclusions de ce sommet devait donc faire dans la dentelle. Tout en soulignant "les sérieux défis" que cet objectif représente et "les circonstances nationales en termes de points de départ", "le Conseil européen reconnaît le droit d'assurer la sécurité énergétique et de respecter le besoin des Etats membres de décider de leur bouquet énergétique et de choisir les technologies les plus appropriées", était-il indiqué. De quoi laisser la porte ouverte au nucléaire sans pour autant le nommer.
Chacun a néanmoins dû y mettre du sien pour parvenir à cet accord en trompe l'oeil. Le club des "anti-nucléaire" a fait une lourde concession en acceptant que les conclusions incluent la phrase : "certains États membres ont indiqué qu'ils utilisent l'énergie nucléaire dans le cadre de leur bouquet énergétique national". Une évidence - cette latitude de choisir son mix énergétique est inscrite dans les traités - qui a l'avantage de mentionner le "nucléaire", sans pour autant promettre le moindre centime européen pour son développement.
Prague et Budapest ont dû, pour leur part, se contenter d'une déclaration de bonnes intentions sur le soutien européen à leur transition énergétique. "Le Conseil européen (...) reconnaît la nécessité de mettre en place un cadre favorable qui profite à tous les États membres et englobe des instruments, des incitations, un soutien et des investissements adéquats pour assurer une transition rentable, juste, ainsi que socialement équilibrée et équitable, en tenant compte des différentes situations nationales en termes de points de départ", indiquent les conclusions.
Les Vingt-huit pouvaient difficilement promettre plus, les négociations d'un budget européen pour la période 2021-2017 n'étant qu'à leurs prémices et que la Commission ne présentera qu'au début de l'an prochain sa proposition pour le Mécanisme de transition équitable. On en veut pour preuve le fait que les dirigeants européens ont rapidement expédié jeudi les deux paragraphes (sur dix-neuf) des conclusions sur le futur Cadre financier pluriannuel (CFP), avant de reprendre leur discussion sur le climat.
La Pologne se donne le temps de la réflexion
La Pologne, elle, n'a pas trouvé dans ce texte les garanties suffisantes pour franchir le pas avec les vingt-sept autres. Les dirigeants européens se sont efforcés de présenter ce sommet comme un succès, tout en faisant preuve de compréhension à l'égard de Varsovie. "Il n'y a pas de division de l'Europe, simplement un État membre a besoin de plus de temps pour réfléchir à la manière dont cela devrait être implémenté", a déclaré la chancelière allemande Angela Merkel. "C'est tout à fait acceptable pour un pays qui a du chemin à faire et pour qui la transition est considérable", a renchéri la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen.
Reste que pour l'heure, l'Union ne peut se targuer d'un engagement unanime dans un domaine où elle ambitionne de rester et de s'imposer comme un leader mondial.