Les grands défis qui attendent la Commission von der Leyen
Investie ce mercredi par le Parlement européen, la Commission présidée par Ursula von der Leyen entrera en fonction ce dimanche 1er décembre. Voici quelques-uns des défis qui l'attendent dans les cinq prochaines années.
- Publié le 27-11-2019 à 16h17
- Mis à jour le 29-11-2019 à 17h50

Green deal et lutte contre le changement climatique
Cent jours, c'est le délai que s'est donné Ursula von der Leyen pour jeter les fondations de son "Green Deal" européen. Durant sa campagne, la nouvelle présidente de la Commission européenne s'est en effet engagée à faire de l'Union un modèle d'économie "verte" pour convaincre les eurodéputés de lui accorder leur confiance.
Pour diriger la manœuvre, l'Allemande a coiffé le social-démocrate néerlandais Frans Timmermans d'une double-casquette de vice-président exécutif responsable dudit "Green Deal" et de commissaire au Climat. Celui-ci est notamment chargé d'élaborer une véritable loi-climat européenne qui devrait entériner l'objectif d'amener l'UE à la neutralité carbone à l'horizon 2050. Le dossier sera au menu de la réunion du Conseil européen qui se tiendra les 12 et 13 décembre, tout comme la question d'une révision à la hausse des objectifs de réduction d'émissions de l'UE à - 50%, voire - 55%, en 2030. Ce qui n'est pas gagné d'avance...
Pour y arriver, le Néerlandais devra convaincre les Polonais, Tchèques, Estoniens et autres Hongrois de lever leur opposition à cette ambition. Des réticences qui pourraient être surmontées grâce à la création d'un Fonds de transition énergétique alimenté par le marché carbone européen afin de soutenir les pays les plus dépendants du charbon.
Ursula von der Leyen a également affiché sa volonté de donner la priorité aux mesures permettent de réduire la consommation d'énergie. Elle entend par ailleurs convertir partiellement la Banque européenne d'investissements (BEI) en banque du climat, dont la mission sera de dégager 1000 milliards d'euros pour financer cette transition au cours de la prochaine décennie.
Enfin, elle a chargé son commissaire à l'Economie, Paolo Gentiloni, de travailler sur l'instauration d'une taxe carbone aux frontières de l'Union. Du lourd...

Transition numérique
L'autre grande priorité de la Commission von der Leyen sera d'accompagner et de guider l'Union européenne sur le chemin de la transition numérique, via des investissements, le soutien à la recherche et l'innovation et des législations.. Vaste chantier.
Même si la Commission reconnaît qu'il est peut être trop tard pour créer des Gafam (Google, Apple, Facebook, Amazon, Microsoft) européens, il faut dans un premier temps veiller à ce que l'Europe n'accumule pas plus de retard dans le développement des nouvelles technologies par rapport aux Etats-Unis, la Corée du Sud ou la Chine. Ursula von der Leyen l'a déclaré dans son discours devant le Parlement européen, mercredi matin : l'Europe doit développer une "souveraineté technologique" dans des domaines tels que l'informatique quantique, l'intelligence artificielle, la blockchain et la technologie des puces.
La présidente von der Leyen a confié à Margrethe Vestager, nommée vice-présidente exécutive, la charge de mener à bien cette mission. La libérale danoise conservera par ailleurs le portefeuille de la Concurrence qui en a fait la terreur des Gafa auxquelles elle a déjà infligé des amendes records pour pratiques fiscales déloyales et abus de position dominante. L'idée d'une taxe numérique n'est cependant plus une priorité

Par ailleurs, UvdL veut poursuivre le travail de protection des données personnelles entamé par le RGPD, adopté lors de la précédente législature, et développer une stratégie pour développer le potentiel de leur utilisation - ce dont le Français Thierry Breton aura la charge.
Renforcer la place de l'Union dans le monde
Jean-Claude Juncker avait dit que sa Commission serait "politique"; Ursula von der Leyen annonce que la sienne sera "géopolitique". "Le monde a besoin plus que jamais de notre leadership", défend-elle, alors que le partenaire mais "rival stratégique" chinois gagne en puissance, que les Etats-Unis ne sont plus, sous Trump, l'allié fiable qu'ils étaient, que les relations avec la Russie restent tendues et que les voisinages méridional et oriental de l'Europe sont agités de turbulences.
Climat, commerce, aide au développement, diplomatie, sans oublier le développement de la défense européenne… Ursula von der Leyen souhaite que sa Commission soit présente sur tous les fronts.
L'Espagnol Josep Borrell, nommé Haut représentant par les Vingt-sept, sera la figure de proue de la diplomatie européenne, mais l'équipe "relations extérieures" comprend aussi la Finlandaise Jutta Urpilainen, responsable des Partenariats internationaux, le Hongrois Oliver Varhelyi à l'Élargissement et à la Politique de voisinage, le Slovène Janez Lenarcic, en charge de la Gestion des crises auquel on peut encore ajouter l'Irlandais Phil Hogan au Commerce (forcément extérieur).
Pour le dire simplement : la Commission von der Leyen a pour objectif que l'Union européenne s'affirme comme puissance - c'est raccord avec les discours récurrents du président français Macron sur la "souveraineté européenne". Encore faudra-t-il pour peser à l'échelle du monde que l'Union renforce sa cohérence interne. Ce qui se passe à l'intérieur se voit à l'extérieur.
Migration
La tentative de mettre sur pied une politique de l'asile commune restera l'un des grands échecs de la Commission de Jean-Claude Juncker, bien que cet échec soit plutôt celui des Vingt-sept, incapables de mettre de côté leurs divisions pour parvenir à un accord. La migration restera donc sans aucun doute un grand défi pour la nouvelle équipe d'Ursula von der Leyen. Comme l'indiquait un rapport de la Commission européenne datant du 16 octobre 2019, "la situation migratoire sur l'ensemble des routes (vers l'UE) est revenue aux niveaux d'avant la crise - les arrivées enregistrées en septembre 2019 ayant diminué de 90% par rapport à septembre 2015. Mais la situation demeure volatile. Au cours de 8 premiers mois de 2019, 70 800 traversées irrégulières ont été détectées aux frontières extérieures de l'UE".
L'accord controversé avec la Turquie, conclu en 2016 pour limiter les arrivées en Grèce via la route de la Méditerranée orientale, semble ne tenir qu'à un fil. Les tensions entre l'UE et Ankara n'ont cessé d'augmenter depuis l'offensive turque contre les milices kurdes, alliées des forces occidentales dans la lutte contre l'Etat islamique. Recep Tayyip Erdogan avait alors menacé d'"ouvrir les portes" pour permettre aux 3,6 millions de Syriens réfugiés dans son pays de rejoindre l'Europe. D'aucuns estiment d'ailleurs qu'Ankara respecte déjà moins ses engagements. Les arrivées en provenance de Turquie via la mer Egée, ne cessent d'affluer aggravant la situation des centres d'accueil grecs, au point qu'Athènes a annoncé la fermeture des trois plus grands camps de migrants sur les îles. Le Premier ministre grec Mitsotakis a ainsi déclaré qu'"iI n'est plus question que la Grèce et les autres pays d'entrée en Europe soient considérés comme des parkings bien commodes pour les réfugiés et les migrants. Cela ne peut pas continuer ainsi".
Restée au point mort, la réforme de la politique d'asile européenne risque donc de s'imposer à nouveau comme une nécessité, dans un contexte aussi mouvant. La tâche de la gestion de la migration reviendra tout particulièrement à Margaritis Schinas, en charge de la "Promotion du mode de vie européen" et à Ylva Johansson, commissaire aux Affaires intérieures.

Social
"L'Union a toujours été un projet fondamentalement social", déclarait Jean-Claude Juncker, lors de la proclamation d'un socle européen des droits sociaux, à Göteborg. Malgré les efforts de la précédente Commission - "jamais dans l'histoire parlementaire de l'Europe, autant de progrès furent faits en matière sociale", selon le Luxembourgeois - l'Union n'est pas toujours perçue comme telle. Or retisser les liens entre l'UE et ses peuples passera inévitablement également par "la dimension sociale". Cela, Ursula von der Leyen semble l'avoir compris - même si les mauvaises langues diront qu'elle ne fait que donner des gages à l'aile gauche pour assurer sa majorité au Parlement européen. "Ce ne sont pas les citoyens qui sont au service de l'économie. C'est l'économie qui est au service de nos citoyens", a-t-elle déclaré dans son discours devant le Parlement européen le 16 juillet, promettant de "recentrer le Semestre européen (système de coordination des politiques économiques et budgétaires des États membres, Ndlr) sur nos objectifs de développement durable". L'Allemande s'est aussi engagée à défendre une "fiscalité équitable", "élaborer un cadre" pour un salaire minimum européen, mettre en place un "régime européen de réassurance des prestations de chômage" pour faire face aux chocs externes, créer une "garantie pour la jeunesse" et aussi pour l'enfance afin de les préserver du chômage et de l'exclusion sociale, etc. Bref, Ursula von der Leyen s'est engagée à "donner vie au socle européen des droits sociaux".
La promesse ne sera pas facile à tenir - c'est un euphémisme - pour Ursula von der Leyen, qui a bâti sa Commission sur une (faible) majorité rassemblant le Parti populaire européen, les Socialistes et Démocrates européens (S&D) et les libéraux-macroniens de Renew Europe. La nouvelle présidente est attendue au tournant par le S&D, exige un changement total des règles du jeu et un cadre juridique pour mettre en œuvre le pilier social de l'UE, mais encore devra-t-elle éviter de brusquer l'aile droite et libérale de sa majorité.
Etat de droit
Dans la Commission Juncker, le premier vice-président Frans Timmermans, chargé de l'état de droit, s'était engagé dans un bras de fer avec les gouvernements de la Hongrie, de la Pologne et de la Roumanie, dont les réformes controversées mettent en péril l'indépendance de la justice. Pour la première fois, la Commission européenne avait déclenché la procédure de l'Article 7 du traité sur l'UE contre la Pologne, qui pourrait en théorie conduire à des sévères sanctions moyennant l'accord unanime des autres Etats membres. Si ce mécanisme semble aujourd'hui au point mort, la lutte continue surtout devant la Cour de Justice de l'UE, dont les décisions ont déjà fait reculer le gouvernement polonais.
Varsovie et Budapest se sont opposés de manière virulente à la nomination de M. Timmermans à la tête de la Commission, mais ont donné leur feu vert à Ursula von der Leyen. Avec quelles attentes ? La nouvelle Commission se montrera-t-elle donc plus tolérante envers les Etats membres qui bafouent l'état de droit et les valeurs européennes ? "Nous devons tous apprendre que le respect de l'état de droit est toujours notre objectif, mais que personne n'est parfait", avait déclaré l'Allemande. Lors de leurs auditions, les commissaires Didier Reynders et Vera Jourova, qui se partageront tous deux la tâche de la défense de l'état de droit dans l'UE, se sont, eux, engagés à faire preuve de sévérité face aux dérives. Dérives qui pourraient continuer, alors que les ultraconservateurs polonais du PiS ont renouvelé leur mandat en octobre dernier et que dans la dernière édition de Freedom in the World, la Hongrie est devenue le premier État membre de l'UE à passer au statut de pays «partiellement libre».
Démocratie européenne
Comment faire en sorte que les citoyens européens puissent s'approprier l'Union et participer activement au processus démocratique européen. Posée depuis des décennies, la question n'a pas encore reçu de réponse satisfaisante. L'ironie veut que ce soit une présidente de la Commission désignée "à l'ancienne", suite à un marchandage des leaders européens, au détriment des Spitzenkandidaten déclarés des partis politiques européens, qui prenne le sujet à bras-le-corps. Elle a confié au vice-président slovaque Sefcovic et à la Croate Dubravka Suica la tâche de mettre sur pied une Conférence sur le futur de l'Europe, à laquelle seront associés les citoyens, pendant deux ans, à partir de 2020. Sera-ce un gadget ou un fructueux exercice de réflexion accouchant de résultats concrets ? Wait and see.
Brexit
Le retrait du Royaume-Uni de l'Union européenne est désormais programmé à la date du 31 janvier 2020. L'histoire des négociations du Brexit npus a appris à ne plus considérer les échéances comme fermes et définitives. A l'heure d'écrire ces lignes, et avant que les élections générales britanniques du 12 décembre n'aient livré leur résultat, il semble cependant que Michel Barnier et son équipe, créée au sein de la Commission, ne devront plus rouvrir le dossier "retrait". En revanche, la UK task force (UKTF), ex-Task force article 50, aura la charge de mener, au nom des Vingt-sept, les négociations sur la nouvelle relation avec l'ancien État membre. Car l'accord de retrait ne fait que repousser le risque d'une rupture chaotique à l'issue de la période de transition, le 31 décembre 2020.
C'est en fait dans deux mois que plus dur va commencer.