Onde de choc en Asie du Sud après la victoire des talibans
Le retour des talibans suscite de vives craintes en Inde. Même le Pakistan redoute une contagion terroriste.
- Publié le 25-08-2021 à 11h26
- Mis à jour le 26-08-2021 à 07h25

L'histoire se répète avec un goût amer. Le 17 août, l'Inde a fermé son ambassade à Kaboul et évacué quelque 130 diplomates ainsi qu'une poignée de ressortissants par avion militaire. L'aéroport étant fermé aux vols commerciaux, New Delhi a dû demander le feu vert des États-Unis qui contrôlent le site. C'est la deuxième fois que le géant sud-asiatique se retire du pays. Le gouvernement avait déjà clôturé son ambassade en 1996 au moment où les talibans s'emparaient de Kaboul.
Après 19 années de présence diplomatique couplée à trois milliards de dollars d'investissement et d'aide humanitaire, l'Inde doit fuir sans avoir accompli ses objectifs. Elle craint maintenant que le pays redevienne une base arrière pour des organisations djihadistes pakistanaises actives au Cachemire indien et connues pour leurs liens étroits avec le réseau Haqqani, allié aux talibans.
"Les événements en Afghanistan ont accru l'inquiétude de la communauté internationale pour la sécurité régionale. Les activités de plus en plus intenses du réseau Haqqani justifient cette angoisse. […] Des groupes comme le Lashkar-e-Taiba et le Jaish-e-Mohammed continuent d'opérer en toute impunité", a déploré le ministre indien des Affaires étrangères devant le Conseil de sécurité de l'ONU le 19 août.
New Delhi s'inquiète aussi de la présence persistante de l'État islamique. Si les talibans ont combattu le groupe terroriste depuis son apparition dans le pays en 2015, le mouvement a déjà attiré des recrues venues d'Inde par le passé.
Après la chute du régime du mollah Omar, l'Inde avait accru son aide au développement pour préserver ses intérêts sécuritaires : constructions de route et de barrages, du Parlement de Kaboul, bourses étudiantes… Il s'agissait de renforcer la relation avec le pouvoir afghan, partenaire potentiel dans la lutte anti-terroriste. Cette stratégie s'est effondrée avec la victoire des talibans.
"L'Inde n'a plus beaucoup d'options", constate Harsh Pant, chercheur à l'Observer Research Foundation, un think-tank réputé proche du ministère des Affaires étrangères. "Rien n'est clair pour l'instant. On ne sait pas si le futur gouvernement taliban sera ouvert à d'autres personnalités politiques. Dans le même temps, l'ancien vice-président Amrullah Saleh et le fils de l'ancien commandant Massoud, Ahmad Massoud, se sont retranchés dans la vallée du Panjshir, au nord de Kaboul. On ne sait pas s'ils vont se battre contre les talibans ou trouver un accord avec eux", explique Harsh Pant pour qui l'Inde doit coordonner son action avec les Occidentaux et déterminer avec eux, les conditions d'une reconnaissance du nouveau régime.
Craintes aussi à Islamabad
L'incertitude actuelle suscite même des inquiétudes au Pakistan. Islamabad a pourtant hébergé les talibans afghans après 2001, leur fournissant une base arrière grâce à laquelle ils ont pu relancer leur insurrection. Mais ces dernières années, les islamistes ont noué des liens avec le Mouvement des talibans pakistanais (TTP), une coalition de groupuscules fondée en 2007 pour renverser la démocratie parlementaire d'Islamabad. Une manière pour les talibans afghans d'avoir un moyen de pression afin de résister aux exigences du Pakistan. L'an dernier, les autorités locales avaient dû demander au réseau Haqqani de faciliter des pourparlers avec le TTP. Les discussions avaient sombré en quelques mois.
"Les militaires sont inquiets. Beaucoup pensent que le nouveau régime ne fera rien contre le TTP. Les talibans ont libéré tous ceux qui étaient détenus dans les prisons afghanes à mesure qu'ils s'emparaient des grandes villes", explique Mansur Khan Mehsud, directeur du Fata Research Center basé à Islamabad qui suit la mouvance djihadiste locale depuis plus de dix ans. Et le chercheur d'ajouter : "Le TTP, qui comptait entre 5 000 et 6 000 combattants avant, a vu ses effectifs grimper. La victoire des talibans afghans dont ils sont idéologiquement proches, les conforte moralement. La plupart étaient en Afghanistan. Maintenant, ils vont vouloir rentrer."