La chute de Kaboul après le retrait américain résonne jusqu'au Sahel
En plus de susciter un émoi planétaire, tant les images parlent d'elles-mêmes, les secousses politiques qui ébranlent ce pays depuis l'épicentre qu'est Kaboul résonnent d'une manière singulière dans une tout autre région du monde : le Sahel.
- Publié le 23-08-2021 à 07h13
- Mis à jour le 23-08-2021 à 09h50

"Vous avez l'heure mais nous avons le temps." Comme le rappelle l'ancien juge antiterroriste français Marc Trévidic dans son dernier ouvrage, cet adage touareg, particulièrement apprécié d'Al Qaïda, signifie à qui veut bien l'entendre : " Vous avez la technologie mais nous, on a tout le temps qu'il faut. "
Un dicton aux accents d'épitaphe tant le constat en Afghanistan est sans appel : les deux décennies de "state-building" pilotées par la première puissance économique et militaire mondiale, avec ses 1 000 milliards de dollars injectés, ont été balayées, en l'espace d'une poignée de jours, par l'inexorable avancée des talibans.
En plus de susciter un émoi planétaire, tant les images parlent d'elles-mêmes, les secousses politiques qui ébranlent ce pays depuis l'épicentre qu'est Kaboul résonnent d'une manière singulière dans une tout autre région du monde : le Sahel.
En effet, dès le 10 août, avant même la chute de Kaboul, Iyad Ag Ghali, le chef djihadiste du Groupe de soutien de l'islam et aux musulmans (GSIM), branche sahélienne d'Al Qaïda, a rendu hommage aux forces talibanes et à leur "émirat islamique d'Afghanistan". Dans son prêche, il a également loué "l'échec cuisant" des opérations militaires de la France dans la région du Sahel.
Les limites de l'opération Barkhane
Depuis 2013, l'intervention française, à la demande des autorités du Mali et sous mandat des Nations unies, a certes permis de stopper, avant qu'elles ne prennent le pouvoir à Bamako, les colonnes de pick-up, en provenance de Libye, chargées de combattants djihadistes. Mais le déploiement de la force Barkhane, dont l'effectif de 5 100 hommes couvre un théâtre d'opération aussi vaste que l'Europe, ne parvient pas neuf ans après à endiguer les métastases djihadistes. Malgré la coopération appuyée aux armées nationales des États membres de la "Force conjointe du G5 Sahel" - Burkina Faso, Mali, Mauritanie, Niger, Tchad - et malgré l'opération de maintien de la paix de l'Onu (Minusma), les foyers djihadistes se sont multipliés.
Alors qu'en 2013 les attaques visant les forces armées et les civils étaient essentiellement concentrées au Nord-Mali, elles ont peu à peu gagné le centre et le sud du pays ainsi que les États limitrophes jusqu'alors épargnés. La région du Liptako-Gourma, à cheval entre le Mali, le Niger et le Burkina Faso, aussi surnommée "zone des trois frontières", constitue depuis 2015 le principal foyer de ces attaques. Souvent couplées à des embuscades, elles sont revendiquées par les groupes terroristes affiliés à l'État islamique au Grand Sahara (EIGS) et à Al Qaïda.
Selon les estimations, plus de 1500 personnes ont déjà été tuées et 1,3 million d'habitants contraints de fuir les combats. Rien qu'entre le 12 et le 19 août, trois attaques perpétrées par des groupes armés ont causé la mort de plusieurs centaines de personnes, militaires et civiles, dans les parties burkinabè et nigérianes du Liptako-Gourma (voir encadré ci-dessous). Face à l'ampleur de ces massacres, le Niger a décrété deux jours de deuil national et le Burkina Faso trois jours.
En outre, les nébuleuses djihadistes ont su faire preuve de résilience en exploitant les tensions entre les communautés rurales afin d'étendre leurs aires d'influence. Les conséquences du réchauffement climatique, notamment avec le processus de désertification (dégradation des terres arables), couplées à la pression démographique, rendent de plus en plus délicate la cohabitation des communautés agricoles et pastorales. Dès lors, outre l'intensification des actes terroristes, s'ajoutent désormais des conflits entre milices d'autodéfense pour préserver les intérêts de leurs communautés. La déstabilisation régionale qui en résulte interroge quant à la capacité des États du Sahel à sécuriser leurs espaces intérieurs.
Coups d'État à répétition
Au Mali, la situation est particulièrement préoccupante. Malgré le soutien de la communauté internationale, l'absence de l'État sur des pans entiers du territoire laisse le champ libre aux groupes djihadistes pour appliquer la charia et se substituer à l'autorité gouvernementale. S'y ajoutent la corruption endémique, accentuée par l'aide internationale, et l'instabilité politique.
En effet, depuis un an, le pays a connu deux putschs militaires, plongeant le pays dans une profonde crise institutionnelle. Une situation qui a indéniablement affaibli la crédibilité de la république du Mali face à ses problématiques régaliennes. Or, en juin 2021, le président français, Emmanuel Macron, a annoncé une refonte en profondeur de la mission assignée à l'opération Barkhane. L'objectif ? Amorcer un retrait progressif des troupes françaises à compter de la fin de l'année. Certes, si au moins 40 % des effectifs devraient se maintenir sur place, la fermeture des bases militaires de Tombouctou, Kidal et Tessalit, dans le nord du pays, inquiète sérieusement les observateurs. Une inquiétude nourrie par l'incapacité de l'armée du Mali à rivaliser avec les groupes terroristes.
Aussi, il n'est guère étonnant que la presse malienne s'interroge sur les possibles répercussions d'un éventuel départ des forces françaises. La semaine dernière, le journal Le Soir de Bamako titrait notamment " Retrait annoncé de la force française sur le sol malien : faut-il s'attendre au m ême scénario qu'à Kaboul ? "
Pour Tiébilé Dramé, ancien ministre malien des Affaires étrangères et de la Coopération internationale, il est essentiel de tirer "les leçons de cet échec afghan, pendant qu'il en est encore temps. Quel message nous envoient les images de l'aéroport de Kaboul ? […] Il faut voir la réalité en face. Les troupes étrangères font un travail utile. Nous devrions réfléchir aux conséquences d'un départ anticipé non coordonné".
Un enjeu de la future présidentielle ?
Une réflexion bien à propos. En effet, le coût financier (environ 1 milliard d'euros par an), le prix du sang payé par la France (le plus élevé parmi les forces occidentales présentes au Sahel) ainsi que la cristallisation du sentiment anti-Français chez les populations locales questionnent la soutenabilité, sur le long terme, de l'action militaire de la France. Une situation susceptible de s'inviter dans le débat public hexagonal à moins d'un an de la prochaine élection présidentielle.