"Je suis surpris… par la surprise des Démocrates face aux mesures prises par le gouvernement Trump"
Les actions de Donald Trump contre la liberté d'expression inquiètent ses opposants et certains alliés. Mais elles ne sont pas surprenantes. Elles étaient même écrites depuis longtemps. Entretien.

- Publié le 23-09-2025 à 06h40
- Mis à jour le 25-09-2025 à 15h02

Depuis l'assassinat de Charlie Kirk, Donald Trump a amplifié sa croisade contre ses opposants. Plainte en diffamation contre le New York Times, désignation d'un réseau antifasciste comme "groupe terroriste majeur", ordre donné à la procureure des États-Unis de poursuivre plusieurs adversaires politiques : la liste est longue.
Mercredi dernier, il a ainsi obtenu le renvoi de l'un de ses principaux détracteurs à la télévision, l'humoriste Jimmy Kimmel, en raison de propos sur la prétendue instrumentalisation politique de la tragédie par la Maison-Blanche. Le geste a choqué les défenseurs du Premier amendement de la Constitution, qui protège la liberté d'expression. Parmi eux : des personnalités conservatrices, comme l'animateur Tucker Carlson, et des élus républicains.
La trajectoire que Donald Trump suit depuis le début de son mandat n'est pourtant pas une surprise. Elle est guidée par le "Project 2025", une feuille de route établie en 2023 par le think tank conservateur Heritage Foundation, en vue de son possible retour au pouvoir. Tout y est : la casse de l'État fédéral, le déploiement des militaires dans les villes, les coupes dans les assurances publiques… Son objectif : accroître les pouvoirs du président pour opérer une véritable révolution conservatrice.
Journaliste au magazine The Atlantic et auteur de The Project, un livre sur le "Project 2025", David Graham livre son regard sur la situation post-Kirk.
Êtes-vous surpris par les actions de Donald Trump depuis la mort de Charlie Kirk ?
On retrouve plusieurs des idées fortes de cette feuille de route dans les gestes de Donald Trump aujourd'hui : combattre la gauche car elle est une menace pour tout ce qu'il y a de bon dans la culture américaine ; réorienter la culture complètement en s'attaquant aux institutions, comme la fonction publique et les médias, considérées comme des porte-voix du progressisme, pour refondre la société autour de valeurs chrétiennes traditionnelles…
Depuis la mort de Charlie Kirk, la proximité avec le "Project 2025" s'est traduite dans les gestes de Brendan Carr, le directeur de la FCC (Federal Communications Commission), qui a fait pression publiquement sur la chaîne ABC et sa maison-mère Disney pour obtenir le renvoi de Jimmy Kimmel. Avant de prendre la tête de cette agence dédiée aux télécommunications, censée être indépendante du pouvoir, il a fait partie des rédacteurs du document. Dans le chapitre qu'il a écrit, il parle de remettre en cause les licences de diffusion des médias qui vont à l'encontre du gouvernement. Un levier utilisé contre Kimmel. De manière générale, le "Project 2025" se caractérise par un scepticisme envers la liberté d'expression.
Que pensez-vous de la réaction d'ABC ?
Les entreprises de médias se plient rapidement aux menaces du pouvoir. C'est une nouveauté. Il ne s'est écoulé que quelques heures entre les pressions de Carr et le départ de Kimmel. La chaîne CBS s'est aussi inclinée en se séparant de Stephen Colbert, un autre humoriste star. Ces compagnies ont pensé qu'il y avait beaucoup d'argent en jeu et voulaient se ranger du bon côté du gouvernement. D'autant que celui-ci n'a pas peur d'utiliser des leviers pour rendre leur vie impossible ! Par ailleurs, ces médias appartiennent désormais à des conglomérats, au sein desquels l'information ne pèse pas lourd. Ces décisions sont regrettables. Si vous donnez un doigt à Donald Trump, il prendra le bras. Il n'y a aucune fin à ce genre de choses.
Les électeurs ont-ils été naïfs de penser que Donald Trump n'exécuterait pas le "Project 2025" ?
Oui, mais moi aussi. Avant l'élection, je pensais que c'était simplement une liste de politiques, alors que c'est un plan détaillé. Beaucoup de médias sont passés à côté. Ce n'est pas entièrement de leur faute. Comme Trump ne peut pas se représenter, il semble prêt à faire des choses impopulaires. Aussi, on pensait qu'il avait un temps de concentration réduit. Même s'il soutenait les objectifs du "Project 2025", beaucoup de gens pensaient qu'il se laisserait distraire et s'en détournerait. Ce n'est pas le cas. Il s'est même entouré de gens qui s'assurent de le mettre en œuvre.
Personnellement, je suis surpris… par la surprise des Démocrates.
Personnellement, je suis surpris… par la surprise des Démocrates. Ils semblent étonnés par les mesures prises par le gouvernement Trump alors qu'elles sont mentionnées dans la feuille de route. À ce stade, ils ont eu deux ans pour la lire. Ils sont toujours consumés par leur défaite en 2024 et incapables de faire autre chose que de réagir aux actions de Donald Trump.
Quel avantage politique le Républicain a-t-il à remettre en cause la liberté d'expression ?
Cela peut se retourner contre lui. Contrairement aux débats sur la bureaucratie ou l'indépendance de la Fed, les atteintes à la liberté d'expression sont tangibles. Même si les gens n'aimaient pas Jimmy Kimmel, ils constatent qu'il n'est plus à l'antenne. Toutefois, ce qui était suicidaire sur le plan politique il y a une décennie ne l'est plus aujourd'hui. Chaque mois, on assiste à des actions qui semblaient impensables le mois d'avant. Le gouvernement des États-Unis n'est pas pleinement autoritaire, mais il prend des actions qui le sont.