Alexandre de Moraes, le super-juge brésilien honni par Jair Bolsonaro et Elon Musk
Vendredi 30 août, le juge de la Cour suprême Alexandre de Moraes a ordonné la "suspension immédiate" du réseau social X.
- Publié le 03-09-2024 à 16h00

Sa décision est à son image : ferme et implacable. Le magistrat au crâne lisse et à l'allure sévère n'entend rien céder à Elon Musk, le fantasque propriétaire du réseau social, avec lequel il est engagé dans un bras de fer tendu.
Le point de départ des hostilités remonte à avril dernier, lorsque le milliardaire sud-africain utilise son propre compte pour défier le pouvoir judiciaire brésilien et en particulier Alexandre de Moraes, qualifié de "dictateur brutal". En cause, le blocage décidé par le juge de profils de partisans influents de l'ex-dirigeant brésilien d'extrême droite Jair Bolsonaro, soupçonnés d'avoir diffusé de fausses informations pour discréditer la présidentielle de 2022, perdue par leur champion, et d'avoir encouragé une tentative de coup d'État, qui a culminé le 8 janvier 2023, lorsque des milliers d'émeutiers ont saccagé les sièges des institutions à Brasilia. Une "censure" aux yeux de l'homme d'affaires libertarien, qui annonce vouloir réactiver les comptes en question. De fait, certains profils reprennent leurs activités.
Sans sourciller, Alexandre de Moraes ordonne alors l'ouverture d'une enquête contre le patron de X pour "instrumentalisation criminelle" de la plateforme et "obstruction à la justice". Mais face au refus d'Elon Musk de suspendre les profils incriminés, il décide, mi-août, d'imposer au réseau social une amende quotidienne de plus de 30 000 euros. Adepte de la provocation, le milliardaire ne paie rien et ferme les bureaux brésiliens de l'entreprise, qui se retrouve sans représentant légal dans le pays. Le 28 août, le magistrat lui donne 24 heures pour en nommer un, sans quoi le réseau social sera suspendu. Face à la fin de non-recevoir de l'entrepreneur, il met sa menace à exécution.
Dans le camp de Jair Bolsonaro – fervent admirateur d'Elon Musk – les voix s'élèvent pour dénoncer un abus de pouvoir et appeler à la destitution du juge. Rien de surprenant : en quelques années, Alexandre de Moraes est devenu la bête noire de l'ancien dirigeant et de son entourage, sur qui il mène plusieurs enquêtes. Le gouvernement de l'actuel dirigeant de gauche Luiz Inácio Lula da Silva, tout comme sa formation politique, le Parti des travailleurs (PT), saluent au contraire l'intransigeance du magistrat.
Le PT n'a pourtant pas toujours fait l'éloge de ce magistrat longtemps vu comme un homme de la "droite dure". Le cinquantenaire a commencé sa carrière comme procureur au parquet de São Paulo, avant de devenir, en 2015, le secrétaire régional à la Sécurité publique, un poste au sein duquel il s'illustre par une politique très répressive, notamment à l'égard des manifestations étudiantes. En 2016, le conservateur Michel Temer, arrivé à la présidence du Brésil à la faveur de la destitution de sa prédécesseuse de gauche Dilma Rousseff, le choisit comme ministre de la Justice, avant de le placer, un an plus tard, à la Cour suprême. Une nomination vivement critiquée par la gauche, pour qui Alexandre de Moraes est trop partisan.
L'entrée en fonction de Jair Bolsonaro, début 2019, vient pourtant changer la donne. Dès le début de son mandat, le dirigeant d'extrême droite, nostalgique assumé de la dictature militaire (1964-1985), multiplie les attaques contre les pouvoirs législatif et judiciaire et laisse planer le spectre d'un coup de force soutenu par l'armée s'il n'est pas réélu. À cette même époque, la Cour suprême étend ses pouvoirs en permettant à ses juges d'ouvrir eux-mêmes leurs enquêtes, sans attendre d'être saisis par le Ministère public ou la police fédérale. Nommé rapporteur d'une première investigation de la cour sur les "milices numériques", des groupes d'alliés de l'administration Bolsonaro soupçonnés d'avoir utilisé des fonds publics pour mener des campagnes de fake news contre les institutions et l'opposition, Alexandre de Moraes hérite par la suite des principales enquêtes visant le clan du président et ses partisans. Des affaires qu'il mène d'une main de fer, multipliant les arrestations et les perquisitions.
Mais même ceux qui défendent le rôle primordial du juge face aux dérives autoritaires de Jair Bolsonaro et de son camp admettent des méthodes parfois contestables, voire disproportionnées. Dans la presse brésilienne et chez les juristes, certains lui reprochent de tester les limites du nouveau pouvoir octroyé par la cour, en prenant trop d'initiatives dans les enquêtes dont il est le rapporteur. "Cela pouvait s'expliquer lorsque la démocratie était menacée et que les autres institutions ne réagissaient pas", observe le politologue Mauricio Santoro. "Maintenant que ce moment est révolu, il continue d'accumuler les pouvoirs, avec des enquêtes qui auraient déjà dû être bouclées, ce qui est assez inquiétant".