"Malgré ses positions colériques et irresponsables, Donald Trump dicte la marche du monde"
Donald trump alimente chaque jour l'actualité. Entre la guerre commerciale avec la Chine, les tensions diplomatiques avec l'Iran et ses rapports fraternels avec l'Arabie saoudite qui suscitent 1001 réactions, le président des Etats-Unis est un homme occupé. Et médiatiquement très suivi.
- Publié le 24-07-2019 à 11h11
- Mis à jour le 29-01-2020 à 16h41

Donald trump alimente chaque jour l'actualité. Entre la guerre commerciale avec la Chine, les tensions diplomatiques avec l'Iran et ses rapports fraternels avec l'Arabie saoudite qui suscitent mille et une réactions, le président des Etats-Unis est un homme occupé. Et médiatiquement très suivi.
Les médias, il n'aime pas trop ça, trop adeptes des "fake news" selon lui. Mais Donald Trump affectionne un média en particulier : le réseau social Twitter. Ses tweets quotidiens sont d'ailleurs de véritables feuilletons. Pour dire tout ce qu'il pense, ou presque.
Certains le traitent de "débile", se demandent si le locataire de la Maison-Blanche pèse encore autant qu'on peut l'imaginer sur l'échiquier politique et la balance économique mondiale.
La question a été posée à Sébastien Boussois, docteur en Sciences Politiques, chercheur associé à l'ULB, au CECID et à l'UQAM. Il est l'invité du samedi de La Libre.be .
Le président des Etats-Unis ne semble pas être le plus apprécié des hommes politiques à l'international. Ses sorties suscitent de nombreuses critiques, quasi quotidiennes. Alors, Donald Trump est-il encore l'homme fort, le "leader du monde libre" ou est-ce que son poids diplomatique, politique diminue ?
Donald Trump reste l'homme le plus puissant du monde avant tout parce qu'il est le président de la première puissance mondiale. Même s'il y a des mécanismes démocratiques, comme le Congrès notamment, qui permettent de dénoncer certaines de ses décisions, parfois historiques, parfois hystériques, Trump reste un leader d'opinion et un prescripteur dans le monde. Et c'est ce qui permet à chacune de ses décisions et prises de positions d'être suivie, parce qu'il est président des Etats-Unis mais également de par sa propre personnalité. J'ai le sentiment qu'au-delà de la diplomatie "twittesque", il a réinscrit l'ensemble des relations internationales dans un nouveau schéma que d'autres, peut-être trop timides, n'avaient pas fait. On a été un certain nombre à ne pas imaginer que Donald Trump puisse être élu, l'Élu en réalité, puisque les Etats-Unis restent la première puissance mondiale. Et au-delà de la loi des Hommes, il y a la loi de Dieu car les Américains restent persuadés qu'ils ont été choisis par Dieu pour jouer ce rôle dans le monde. Un rôle d'autant plus renforcé aujourd'hui par le poids de l'Eglise évangélique, très présente aux Etats-Unis, mais pas seulement.
Son influence est donc considérable...
Trump se retrouve aujourd'hui dans une position où, même s'il n'est pas le plus grand des diplomates, même s'il n'est pas le plus fin stratège, même si beaucoup de ses positions sont irréfléchies, spontanées, colériques et irresponsables, c'est lui qui dicte la marche du monde. Il n'est pas tout à fait seul puisqu'il a réussi, depuis 3 ans, à transformer le système des relations internationales. Le multilatéralisme, vanté depuis quelques années, montre ses limites depuis quelques années. Les Nations unies n'ont pas été capables soit de prévenir des conflits, soit de les résoudre ou d'éviter certaines formes de génocide. Et la présence américaine s'est toujours manifestée, à travers l'Otan par exemple dans les Balkans, comme une puissance incontournable. C'est valable en Europe parce qu'il n'y a pas de communauté européenne de Défense ni d'armée européenne, et c'est également valable dans une série de pays où, traditionnellement, les Etats-Unis s'ingèrent. Force est de constater qu'en Europe, on est bien peu de chose pour juger quelqu'un qui est capable de changer le système...
Comment changer le système ?
En passant son temps à le critiquer ! Il considère qu'il y a trop de réfugiés ou qu'on donne trop d'argent à la communauté palestinienne. Après, il est un soutien indéfectible d'Israël mais, dans ses réflexions, il reste pragmatique et réaliste : il part du principe qu'il faut acter les choses qui, dans l'actualité internationale, sont LA réalité. C'est comme ça qu'il reconstruit le système international. Il arrive donc à faire basculer les rapports de force. Enfin, rappelons une chose fondamentale : les Américains l'adorent. Globalement, si on met de côté Los Angeles et certaines grandes villes, les Américains voulaient voir, à la tête de leur pays, un homme qui allait permettre à l'Amérique d'être "great again". Barack Obama a fait l'erreur fondamentale d'être américain, c'est-à-dire qu'il a présenté l'image d'un président humain et même "humaniste", en montrant que les Américains pouvaient prendre une certaine distance avec la situation au Proche-Orient, que les Américains pouvaient conclure un accord avec l'Iran ou, s'il le faut, se retirer en considérant qu'il fallait modestement s'occuper d'abord du sort des Américains.
Donald Trump a vendu l'ensemble du TV Show, avec tout autre chose : une Amérique qui revient sur le devant de la scène face à l'émergence des BRIC (Brésil, Russie, Inde et Chine). Dernier élément qui permet d'insister sur le fait qu'il pèse encore : il ouvre un boulevard à tout un tas de dirigeants dans le monde qui sont aujourd'hui complètement à l'aise dans leurs agissements, et je pense à des populistes, à des nationalistes. Et les pions s'installent petit à petit. Comme Bolsonaro au Brésil récemment, ou déjà Modi en Inde auparavant, Mohamed Ben Salmane en Arabie saoudite... En fait, Trump a permis à ces leaders populistes d'exister de façon décomplexée. Et sans oublier Steve Bannon, son ancien soi-disant allié venu professer pendant les élections européennes la bonne parole populiste et xénophobe sur le Vieux Continent depuis un luxueux palace parisien. Incroyable.
Vous avez évoqué l'importance de l'Eglise évangélique et plus largement de "Dieu" dans la politique américaine. Dans quelle mesure cela peut être un avantage pour Donald Trump ?
En fait, tous les Américains ont Dieu de leur côté, ils ont d'ailleurs une vision du monde très religieuse et très spirituelle, ce qui leur permet d'être "légitimement" le gendarme du monde. On parle de radicalisme qui prend de l'ampleur dans une partie du monde, notamment le monde arabo-musulman, mais il se passe exactement la même chose du côté des Américains. Je pense d'ailleurs que, dans la radicalisation, la polarisation de nos sociétés, on arrive à faire croire à ce danger "musulman" ou "islamiste" avec un schéma de réaction civilisationnel des Américains et de leurs alliés. Cette vision évangélique, de l'axe des croisés - pour reprendre l'expression de l'ancien président Bush fils - cette vision de la "domination chrétienne" qui serait en danger, elle est valable depuis des décennies mais elle dicte, aujourd'hui, une grande partie de la politique américaine. Bush père était déjà dans cette vision, Bush fils a suivi le même cheminement, et Trump le fait aujourd'hui avec le soutien indéfectible de l'Eglise évangélique, présente aux Etats-Unis mais également dans des pays "alliés", comme le Brésil de Bolsonaro.
Donald Trump est-il croyant pratiquant ?
Je pense que Donald Trump n'en n'a cure de la religion. Mais il prête serment sur la Bible et il est à la tête d'un pays où il y a une religion civile et où le credo, rappelons-le, reste "In God We Trust". Mais les églises traditionnelles sont littéralement gangrenées par les églises évangéliques. Avec une vision extrêmement politique usant d'outils stratégiques pour maintenir les Etats-Unis en place. En tout cas, il y a une montée de ces périls, un réenchantement du monde pour ces monothéismes extrêmes. C'est un élément inquiétant et qui symboliquement, d'une certaine façon, montre les limites d'un certain capitalisme et d'un certain libéralisme dans nos sociétés individualisées.
Donald Trump pense déjà à son second mandat. Y-a-t-il, quelqu'un, aujourd'hui, qui pourrait empêcher sa réélection ?
Tout d'abord, dans l'histoire politique américaine, rappelons que seul trois anciens Présidents qui se sont représentés n'ont pas été réélus pour un second mandat. Il a donc l'Histoire de son côté. Ensuite, au sein du camp démocrate, il n'y a pas de personnage assez populaire pour faire le poids, en tout cas, personne d'aussi populaire que peut l'être Trump, car il est aimé par son peuple. D'autant plus qu'il applique son programme, et c'est plutôt rare que quelqu'un le fasse, ce qui le rend d'autant plus appréciable auprès de l'Américain moyen. En dehors du mur mexicain, il fait ce qu'il dit. Personnellement, je ne vois pas qui pourrait peser suffisamment pour l'empêcher de rester à la Maison-Blanche quatre années de plus. Certains noms émergent, ils partent de loin, ils partent de rien, mais cela parait compliqué.
Donald Trump aussi est parti de loin et de rien, sans aucune expérience politique...
De fait. Il avait tout le monde contre lui, les médias, l'Establishment, mais il a réussi. Et pour le faire tomber, ça va être extrêmement difficile.