Avec la cocaïne, le Maroc renforce sa place sur la carte de trafic de drogue mondial
Connu pour ses exportations massives de cannabis, le Maroc apparaît aussi comme pays de transit de la cocaïne. Le Royaume est le pays d'origine d'une part importante des mafias de la drogue en Europe. Il est aussi devenu une base de repli pour les trafiquants.
- Publié le 17-03-2025 à 10h00

Cela fera bientôt un an que le procès pour trafic de drogue (entre autres) d'Abdenbi Bioui, homme d'affaires, député et ex-président de la région de l'Oriental, et Saïd Naciri, ancien patron du Wydad de Casablanca, premier club de football du pays, a commencé. Les deux hommes ont été "balancés" par El Hadj Ahmed Ben Ibrahim, baron de la drogue malien, également poursuivi au Maroc. L'affaire ne surprend pas mais elle interroge car si les deux personnalités marocaines sont poursuivies pour leur implication dans l'exportation de cannabis, le Malien, lui, est connu pour avoir fait venir de la cocaïne en Afrique de l'Ouest.
Le Maroc est en effet largement connu pour sa production de cannabis, dans le Rif, au nord du Maroc. De fait, il reste, au fil des ans, devant l'Afghanistan, le premier pays producteur et exportateur de cannabis au monde, en dépit des mutations du marché. Avec ses premières grosses saisies, en 2016, le Royaume est également apparu sur la carte du trafic de cocaïne dans le monde, au moment où elle commençait à inonder l'Europe. "Depuis plusieurs années, nos services font face aux cartels sud-américains qui trempent dans le trafic international de cocaïne et cherchent à faire de notre pays une plaque tournante pour le trafic de cette drogue dure", reconnaissait Aberrahim Habib, responsable de la division de lutte contre la criminalité transnationale à la Direction centrale de la police judiciaire marocaine. Dans la même interview au journal marocain Médias24, en octobre 2023, il se félicitait : "Les trafiquants ont fini par comprendre que le Maroc n'était pas un pays facile d'accès pour la drogue et qu'ils ne pouvaient en faire une plaque tournante pour le trafic de cocaïne".
Une "zone de rebond"
De fait, si l'Afrique de l'Ouest est bien identifiée comme une "zone de rebond" de la cocaïne en provenance d'Amérique du Sud et à destination de l'Europe, le Maroc, lui, passe sous les radars. "C'est d'abord la Macronésie, les îles atlantiques de l'Afrique de l'Ouest, comme le Cap Vert, puis les pays d'Afrique de l'Ouest qui ont été touchés par le phénomène de rebond : pour les trafiquants de cocaïne il s'agissait de tromper les douaniers qui surveillent de près les porte-conteneurs en provenance directe d'Amérique Latine en créant une rupture dans la chaîne logistique", explique Florian Manet, ancien directeur de la section de recherches de la gendarmerie maritime française.
Entre 2019 et 2023, 80 tonnes de cocaïne ont été saisies en Afrique de l'Ouest, principalement au Cap Vert (16,8 tonnes), au Sénégal (5,8), en Guinée (4,2), au Bénin (3,9), en Gambie (3,8), en Côte d'Ivoire (3,5), et en Guinée Bissau (2,7), selon les Nations unies. Le phénomène, s'il n'est pas identifié comme tel, est également pourtant bien présent au Maroc selon les chiffres des saisies annoncées par la DGSN marocaine. Sur la même période, un peu plus de 6 tonnes ont ainsi été saisies au Maroc.
La drogue la plus rentable
Le phénomène dépasse les frontières du Royaume. En fait, l'expérience développée par les trafiquants marocains avec le cannabis entre le Maroc et l'Europe a servi de vecteur de développement du marché de la cocaïne en Europe ces dix dernières années. La Mocro Maffia, composée essentiellement de ressortissants marocains issus de la diaspora rifaine aux Pays-Bas et en Belgique, "a commencé par le haschisch, puis elle est allée vers ce qui était le plus rentable : la cocaïne. Il y a là beaucoup d'opportunisme. Elle s'est lancée en Amérique du Sud au moment de la chute du monopole colombien et de la libéralisation du marché de la cocaïne", nous explique Florian Manet.
Les liens entre les trafiquants de drogue, en particulier de cocaïne, et le Maroc se sont ainsi développés au point de faire du Maroc une base de repli des trafiquants. Dans son rapport d'enquête sur l'impact du narcotrafic en France, le Sénat français accuse : "Des blocages persistent avec des interlocuteurs, comme le Maroc et surtout Dubaï, dont la volonté de coopération contre le trafic de drogue est à tout le moins limitée." Le cas de Reda Abakrim, Français d'origine marocaine, est emblématique. Considéré comme l'un des principaux trafiquant de drogue, de cannabis, en France, il est condamné par contumace à 21 ans de prison par la justice française en 2020. Il est alors en cavale au Maroc et à Dubaï. Finalement arrêté et jugé par le Maroc (qui n'extrade pas ses ressortissants), le trafiquant sera blanchi en première instance avant d'être à nouveau arrêté pour meurtre.
Flux difficiles à tracer
Le Maroc est-il de mauvaise volonté dans sa lutte contre le trafic de drogue ? "Si le cannabis marocain arrive si aisément en France, c'est dans une vaste mesure parce que Paris et Rabat ont des intérêts géopolitiques communs, dont la préservation se fait au détriment de la lutte contre le trafic. […] D'une part, une partie de l'élite politique et administrative marocaine est impliquée dans le trafic de drogue à travers des schémas de corruption ; mais, d'autre part, le Maroc est un allié important de la France dans la lutte contre le djihadisme en Afrique du Nord et dans la lutte contre l'immigration clandestine. C'est pourquoi […] le trafic de cannabis perdure", écrit Fabrice Rizzoli, politologue et spécialiste de la grande criminalité, dans son article "La France au cœur des trafics de drogue : un regard géopolitique".
Les trafics de cannabis et de cocaïne au Maroc perdurent également sous l'effet de leur "maritimisation", identifiée par Florian Manet. Les narcotrafiquants cachent de la drogue dans les containers de marchandises. Elle devient ainsi quasi indécelable. "Quand vous avez un porte-conteneurs de 20 000 EVP (unités de 6 mètres de long, Ndlr) , comment parvenir à contrôler en peu de temps, une telle masse ? Si un magistrat décide de maintenir au port l'un de ces navires, le temps d'une inspection, qui paiera les compensations financières colossales ?", interroge le chercheur.
Or le Maroc est précisément au cœur du commerce maritime mondial grâce au port de Tanger Med. Situé dans le détroit de Gibraltar, il accueille des flux de marchandises en provenance de toutes les régions du monde qui éclatent en flux secondaires difficilement traçables. Avec plus de 10 millions de conteneurs EVP passés par Tanger Med en 2024 (18,8 % de plus qu'en 2023), le port marocain est devenu le premier de Méditerranée, devant Algésiras (Espagne). "L'intention de construire un nouveau port, dans l'esprit de Tanger Med, sur la côte Atlantique à Dakhla [au Sahara occidental] pourrait démultiplier le problème et accroître encore la place du Maroc dans le trafic de drogue mondial", constate Florian Manet.